Adresse: 97 Avenue Raymond Poincaré, 75116 Paris. Tél : 01 40 67 71 71. Ouverture de 8h30 à 20H00 du lundi au samedi. E-mail: contact@gillespothier.com Vouspouvez également vous rendre à Rue Paul Valéry par Bus, Métro, Train, RER ou Tram. Ce sont les lignes et les trajets qui ont des arrêts à proximité - Train: J, L RER: A Métro: 2, 6 Bus: 22, 244, 30, 341, 73, 82, 92. Téléchargez l'application Moovit pour voir les horaires et itinéraires de transports disponibles à Paris. àParis Service de renseignements téléphoniques 24H/24 7J/7. APPELEZ LE 118 418 et dîtes « TEL » Horaires d'ouverture. Les horaires d'ouverture de Téléphone Store à Paris n'ont pas encore été renseignés.ajoutez les ! Les entreprises à proximité de Téléphone Store dans la catégorie Téléphonie. 1 102 m . Numéricable Activité(s) :Téléphonie. Adresse : 41 Rue Passy, 1831: Victor Hugo célèbre Notre-Dame de Paris. Grand amoureux du monument, l'écrivain Victor Hugo décide d'écrire un roman dont la cathédrale sera le théâtre. En 1831, sort son roman Achetezdes affiches de Paris JUNIQE • Qualité garantie Livraison rapide & fiable Donnez vie à vos murs avec des posters de Paris Cemardi, le torréfacteur Proqua ouvre son nouveau concept de salon de dégustation dans la rue Victor-Hugo. Rencontre avec le co-propriétaire David Serruys. Nosboutiques. Votre fleuriste près de chez vous Rapid Flore . ALBERTVILLE (73200) 16, ave Général De Gaulle .87 chambfleurs.rf@ de fidélité. Du lundi au samedi De 8h30 à 20h Le dimanche De 9h à 13h . Rapid Flore . ANNONAY (07100) 3/5, ave de la Gare 04.75.67.84.55 2cfdistribution07@orange.fr Carte de fidélité. Du lundi au mercredi De 6B6xe. Ces informations ne sont peut-être plus actuelles et sont présentées à des fins d’archivage uniquement Apprendre encore plusCet élément a été marqué comme de l'entrepriseCette entreprise est active dans le secteur industriel suivant Magasins de téléphonie » Magasins de téléphonie mobile; Boutiques d'appareils électroniquesActivité exercée Commerce de détail à l’exception des véhicules automobiles et des motocycles, Commerce de détail d’ordinateurs, d’unités périphériques, de logiciels et de matériel de télécommunications en magasins spécialisés, Magasins de téléphonie mobileCodes CITI47, 4741Questions et réponsesQ1Où est située Boutique Orange Victor Hugo - Paris 16 ?Boutique Orange Victor Hugo - Paris 16 est située à 3 Place Victor Hugo, 75016 Paris, France, est l'adresse Internet URL de Boutique Orange Victor Hugo - Paris 16?Le site Web de Boutique Orange Victor Hugo - Paris 16 est similaires à proximitéBoutique Orange Victor Hugo - Paris 163 Place Victor Hugo, 75016 Paris, France Commerces à Code Postal 75016Commerces à 75016 10 941Population 104 481CatégoriesProfessional Services 22 %Shopping 16 %Medical 12 %Autre 50 %PrixModéré 34 %Bon marché 28 %Cher 23 %Très cher 14 %Autre 0 %Codes de zone1 84 %6 8 %9 7 %Autre 1 %Voisinages Auteuil 39 %Chaillot 14 %Muette 22 %Passy 10 %Autre 15 %Stats et démographie pour Code Postal 75016SexeFemme 55 %Homme 45 %Autre 0 %Ressources à proximité De nouvelles pâtisseries sont apparues en 2019. D'autres ont disparu. Certaines ont nettement baissé en qualité... Pourtant, les habitants de Paris et de leur région continuent de vivre un âge d'or de la pâtisserie. Certes, de nombreuses enseignes de quartier choisissent la facilité en vendant des entremets semi-industriels, mettant à mal la noble profession d'artisan pâtissier. La capitale compte toutefois des établissements où évoluent des virtuoses du sucré. Cette qualité a un prix. Ne vous attendez pas à trouver dans notre sélection des pâtisseries à des tarifs cassés. De très bonnes matières premières, un tour de main et une intelligence dans les accords, ça se paye. Ce classement - sans ordre particulier - met en avant des établissements qui disposent d'une gamme régulière de plusieurs gâteaux différents. Même si la plupart des créations évoluent selon les saisons, ces enseignes proposent quelques gâteaux intemporels. Gâteaux d'émotions-Philippe ConticiniPhilippe ConticiniplacedesclichesLa première boutique éponyme de Philippe Conticini a enfin ouvert en septembre 2018 et deux autres adresses vont suivre en novembre 2019 rue de l'Annonciation et rue Notre Dame de Nazareth. Avec Gaston Lenôtre et Pierre Hermé, ce chef qui appartient à la sainte trinité sucrée propose ici une gamme de gâteaux épurés. Gustativement, les saveurs sont franches, très prononcées et identifiables, tandis que les visuels sont admirablement sobres. À côté des pâtisseries individuelles qui évolueront selon les saisons et la qualité des matières premières du moment, on peut aussi trouver quelques gâteaux de voyage boules cakes, des gourmandises chocolatées Craquouillants, un flan d'anthologie et diverses autres gourmandises. La rosace exotiquelola_antonettiSite internet meilleures ventes Tarte praliné-chocolat, tarte citron-sarrasin et boule préféré de Philippe Conticini "Le millefeuille et de loin."À déguster en priorité La tarte citron-sarrasin, la tarte chocolat-praliné et le financier La rosace exotique, l'éclair au café et la tarte gâteaux et du pain Claire DamonClaire DamonCourtesy Claire DamonDepuis 2007, les créations de Claire Damon régalent les gourmets qui se pressent devant ses deux boutiques dès potron-minet. Ayant travaillé dans les plus belles maisons de la capitale, que ce soit en boutique ou en restauration Fauchon, Ladurée, Bristol, Plaza Athénée..., cette cheffe pâtissière possède un atout un supplément d'âme et une volonté d'aller au bout de ses recettes et de ses produits. Offre limitée. 2 mois pour 1€ sans engagement Dans ses jolies bibliothèques gourmandes, Claire Damon propose une gamme de dix gâteaux qui changent régulièrement. On se doit tout de même d'essayer en priorité sa tarte matin au sirop d'érable, une des déclinaisons saisonnières de son Saint-Honoré ou son mille-feuille pistache. Tarte Abella pâte sablée, crème miel & amandes, mousseux miel de Lavande & compotée orangePhotos Laurent FauSite Internet meilleures ventes Le Kashmir orange, datte, vanille et safran, l'Absolu citron et le Mont-Blanc favori de Claire Damon "J'aime particulièrement le Kashmir pour sa note globale, ses textures et aussi parce que c'est ma première création construite comme un parfum. Je prends toujours autant de plaisir à le redécouvrir chaque année." À déguster en priorité Le baba au rhum, le Shahzadeh pistache et rose et le chausson aux La tarte Abella, la tarte figues et le HerméPierre HerméPhoto Stéphane de BourgiesL'inventeur de la pâtisserie "haute couture" est l'un des seuls chefs pâtissiers de renommée planétaire. Élu meilleur pâtissier du monde en 2016, ce maître du sucré a construit patiemment une offre pléthorique de gâteaux, macarons et gourmandises tous aussi beaux que bons. Depuis 2001, Pierre Hermé régale ses nombreux clients parisiens, hexagonaux, mais également internationaux dans ses boutiques à Paris, au Japon, au Royaume-Uni ou ailleurs dans le monde. Récemment, quatre nouvelles boutiques / salons de thé ont vu le jour dans la capitale au 86 avenue des Champs-Elysées, au 53-57 rue Grenelle Beaupassage, au 61 rue Bonaparte avec une très belle offre de café et à Odéon, le Café Pierre Hermé. Le chef pâtissier est également devenu président de la Coupe du Monde de la Pâtisserie. Les pâtisseries siglées du fameux logo "PH" se succèdent selon les saisons et son inspiration. Depuis ses débuts, il a écrit sa légende avec des entremets devenus aujourd'hui des classiques Ispahan, 2000 Feuilles, tarte Infiniment vanille... Jamais rassasié, ce boulimique de travail propose régulièrement de nouvelles créations saisonnières scrutées et dégustées par des gourmands toujours plus nombreux. La tarte Odyssée noix, nougatineCourtesy Pierre HerméSite Internet meilleures ventes L'Ispahan loin devant les autres, l'Infiniment vanille, et ex-aequo le 2000 Feuilles, le Carrément chocolat et la tarte Infiniment favori de Pierre Hermé "Le prochain !"À déguster en priorité Le 2000 feuilles, la tarte Infiniment vanille, le croissant Tarte infiniment pistache, tarte Odyssée noix et nougatine, Plaisir Sucré noisettes, praliné et chocolat au lait.La Pâtisserie Cyril Lignac Cyril Lignac et Benoit CouvrandPierre Jean Moulis -Le Chef MagazineEn moins de huit ans, la marque pâtissière de Cyril Lignac s'est imposée dans l'offre sucrée très concurrentielle de la capitale. Le chef étoilé s'est associé avec Benoît Couvrand, qui a officié avec succès pendant dix ans chez Fauchon. Ensemble, ils ont créé une gamme pâtissière particulièrement prisée des becs sucrés les plus exigeants de la capitale. Les goûts primaires -comme le chocolat, la vanille et le caramel- sont particulièrement bien mis en avant dans des créations simples et efficaces. Les pâtisseries classiques -comme l'éclair au caramel beurre salé, le baba au rhum, la tarte au citron ou à la framboise- sont ici très bien remis au goût du jour avec un seul et unique but faire plaisir. À ne pas rater, l'Équinoxe, la signature régressive des chefs composée d'un sablé au spéculoos, d'une ganache légère à la vanille Bourbon et d'un coeur au caramel. Le baba de la pâtisserie Cyril LignacPhoto Charlotte LindetSite Internet meilleures ventes L'Équinoxe, l'éclair caramel beurre salé et la tarte au favori du chef Pour Cyril Lignac, "le baba au rhum car j'aime sa texture imbibée et la chantilly à la vanille qui apporte un côté gourmand. Je l'apprécie encore plus en grand format car on peut le déguster et le partager à plusieurs, ce qui n'est pas fréquent".À déguster en priorité Le baba au rhum, le Paris-Brest praliné et n'importe quelle barre chocolatéeNouveautés Paris-Brest, Passion PRÉPARER >> La recette du baba au rhum de la Pâtisserie Cyril Lignac Sébastien DégardinSandrine et Sébastien DégardinCourtesy Sébastien DégardinAprès avoir officié au sein des maisons prestigieuses comme Troisgros et Pierre Gagnaire, Sébastien Dégardin s'est installé pendant six années dans le XIIe arrondissement, avant d'ouvrir une boutique à deux pas du Panthéon. Discret et humble, il possède néanmoins un savoir-faire extraordinaire. Au programme de cette jolie enseigne des classiques de la pâtisserie française très bien retravaillés et de subtiles créations originales, composées avec des matières premières de qualité supérieure. Parmi les spécialités de Sébastien Dégardin, il est impossible de passer à côté de son Paris-Brest à l'ancienne, de ses religieuses de saison ou de son inégalable Passiflore sablé, biscuit amande coco, crémeux aux fruits de la passion et mangue poêlées. Certainement l'adresse possédant le meilleur rapport qualité-prix de cette sélection. Le carré marron de Sébastien DégardinCourtesy Sébastien DégardinSite Internet meilleures ventes Passiflore, Noir Absolu et favori de Sébastien Dégardin "La tarte croquembouche pâte sablée amande, crème d'amande glacée de nappage caramel, chou caramélisé garni de crème vanille, meringues car je trouve ce dessert très gourmand. Il reprend les bases que tout le monde aime et correspond parfaitement à toutes les générations."À déguster en priorité Le noisety, la religieuse pistache-vanille et le meilleur pain aux raisins de l'Hexagone. Nouveautés le Mont Blanc, le Délicatesse figue-framboise et la tarte LarherArnaud LarherCourtesy Arnaud LarherAprès avoir fait ses classes chez Peltier et Fauchon, Arnaud Larher a ouvert sa première boutique parisienne en 2000. Explorateur de goût et architecte de textures, consacré Meilleur Ouvrier de France en 2007, ce pâtissier n'a de cesse de perfectionner ses différentes trouvailles afin de satisfaire l'exigeante clientèle de ses trois écrins. Au fil de ses expériences, il a appris à reconnaître et respecter les bons produits, maîtriser les cuissons et nourrir son imagination. Entre pâtisseries classiques revisitées et créations remarquées, on peut allègrement piocher sans crainte de frustration. Pietra Santa huile olive, amande, pamplemousse et pommeCourtesy Arnaud LarherSite Internet meilleures ventes Tarte au citron, cheesecake aux agrumes et favori d'Arnaud Larher "La tarte Bahia pâte sablée vanille, biscuit coco, crème mangue-mandarine, caramel, car dès que je commence à en manger un morceau, je n'arrive plus à m'arrêter."À déguster en priorité Le baba au rhum, la tarte Paris-Tokyo et le Pietra Santa dessert à l'huile d'olive, forêt noire et le coffret de cigares au praliné AUSSI >> Les 10 meilleurs babas au rhum de Paris Bontemps PâtisserieFiona Leluc Pâtisserie BontempsCourtesy Pâtisserie BontempsOuverte en février 2015, cette adresse pâtissière du Haut-Marais a très rapidement conquis un grand nombre de becs sucrés uniquement grâce à un bouche-à-oreille appuyé. Ancienne financière reconvertie dans la pâtisserie, Fiona Leluc s'est accompagnée dans cette aventurede Fatina, sa soeur, et de Vincent, son mari. Au lieu de s'éparpiller dans une offre pléthorique, Fiona et son équipe se sont concentrées sur trois types de gourmandises. Bien leur en a pris, puisque c'est le sablé, une de leur spécialité, qui a rapidement attiré de nombreux clients. Découpé dans une pâte à la fleur de sel, il est garni de différentes crèmes et parfums. Avec cette même pâte fine, Bontemps propose aussi quotidiennement des tartes de saison aux accords classiques mais gourmands. Enfin, on peut acheter des gâteaux de voyage, dont un cake citron addictif. À la rentrée 2018, la pâtisserie s'est doublée d'un restaurant salon de thé. La tarte Ode poire Comice et biscuit moelleux aux amandesBontemps PâtisserieSite Internet meilleures ventes Tarte aux fruits de saison, flamboyante orange sanguine et favori de Fiona Leluc "Toutes nos gourmandises à base de citron."À déguster en priorité Le cake citron et les tartes de La tarte tentation biscuit moelleux aux amandes, pommes Reinettes confites et cannelle de CeylanLenôtreGuy Krenzer, directeur la spirituel de la pâtisserie moderne, Gaston Lenôtre a ouvert sa première boutique parisienne en 1957. Aujourd'hui, cette maison reste une valeur sûre lorsqu'on parle de sucré. Le double Meilleur Ouvrier de France Guy Krenzer et Jean-Christophe Jeanson, tout récent Meilleur Ouvrier de France Pâtissier, perpétuent la mémoire de Gaston Lenôtre -disparu en 2009- avec des gourmandises classiques et modernes à la fois. Parmi les "must eat" de l'enseigne, signalons la Feuille d'automne mousse au chocolat et meringue aux amandes, le Bagatelle le fraisier, le succès aux amandes, l'opéra, la tarte aux pommes Eléonore, sans oublier les créations saisonnières. Le baba chocolat rhum et raisin de la Maison LenôtrePhoto Caroline FaccioliSite Internet meilleures ventes Millefeuille, éclairs croquembouche, tarte aux framboises en saison.Produit favori de Guy Krenzer "Le Butterfly vanille-cassis, une pâtisserie intimiste et sensuelle qui, avec son jeu de textures et de superpositions, célèbre l'accord du cassis avec la vanille dans un bel équilibre entre l'acidité et la douceur."À déguster en priorité La Feuille d'automne, le succès et le bostock aux Le Cappuccino biscuit imbibé au sirop de café, praliné noisette et crémeux de café, ganache café, le Paris-Brest et le Baba chocolat rhum raisin. LIRE AUSSI >> 10 pâtisseries signatures incontournables Christophe MichalakChristophe MichalakPhoto Delphine MichalakChampion du Monde de pâtisserie 2005 et ex-chef pâtissier du Plaza Athénée, Christophe Michalak est désormais à la tête de plusieurs boutiques et de sa Masterclass. Fidèle à sa réputation d'agitateur, Christophe Michalak apporte à ses créations une touche novatrice, iconoclaste et rock'n'roll. Très récemment, le chef a choisi de supprimer ses emballages plastiques dans une démarche écologique. Il a aussi modifié et retravaillé l'ensemble de son offre pâtissière avec de nombreux prix revus à la baisse. On retrouve néanmoins ses gourmandises signatures, que ce soit les Klassik, les gâteaux grands en ou petits formats Ali Baba, Tarte pistache orientale, cappuccino, Paris-Brest praliné noisette..., les Kosmiks des verrines que l'on peut facilement déguster dans la rue, mais aussi des cakes aux goûts très addictifs gianduja noisette, caramel pistache et amande ou différentes religieuses individuelles Miss K, dont l'iconique religieuse caramel beurre salé. Le cheesecake à l'orangePhoto Delphine MichalakSite Internet meilleures ventes Kosmik Paris-Brest, Miss K religieuse caramel beurre salé et Klassik tarte aux fraises et favori de Christophe Michalak "J'adore le Kosmik mousse au chocolat Hystérik. Comme je suis un véritable accro de chocolat, il m'en faut une dose tous les matins."À déguster en priorité La tarte Delphine chocolat, caramel, noisettes et amandes, le fondant chokopraliné et la tarte pistache Le flan vanille à la fleur d'oranger, le cheesecake à l' HévinJean Paul HévinStéphane De BourgiesMême si Jean-Paul Hévin est considéré, à juste titre, comme l'un des meilleurs chocolatiers de l'Hexagone, on oublie trop souvent qu'il est également un pâtissier hors pair. Ce Meilleur Ouvrier de France pâtissier 1986 présente aussi dans toutes ses boutiques une gamme de pâtisseries "haut de gamme" autour de trois thématiques différentes les classiques revisités "Rive droite", les créations originales "Rive gauche" et les gâteaux du voyage. Si Jean-Paul Hévin maîtrise comme personne les gâteaux chocolatés, il propose également d'autres types de pâtisseries. Ne ratez surtout pas sa tartelette à l'orange ! gâteau VénézuelaCourtesy Jean Paul HévinSite Internet meilleures ventes La tartelette au chocolat, le Mazeltov et l'éclair au chocolat favori de Jean-Paul Hévin "Le Jardin des plantes, qui est un gâteau au chocolat composé d'un biscuit cacao et d'une mousse au chocolat noir Grand cru du Venezuela. J'apprécie sa belle puissance aromatique et sa texture aérienne et soyeuse."À déguster en priorité La tartelette à l'orange, le Turin pâte sablée et mousse marron et la "pomme de terre" biscuit chocolat amande, ganache chocolat noir-noix, écorces d'oranges confites, raisins blonds-rhumNouveauté Vénézuela biscuit chocolat, duja pistache et mousse chocolat noir Grand Cru du VénézuelaHugo & Victor Hugues de BourgiesAncien chef pâtissier exécutif chez Guy Savoy et champion de France des desserts, Hugues Pouget a créé l'enseigne Hugo & Victor avec Sylvain Blanc il y a six ans. Depuis 2014, il a repris seul les rênes de cette maison pour un salvateur nouveau départ. Son cabinet de curiosités sucrées n'a pas de limite grâce à un savoir-faire artisanal, des matières premières de qualité et des techniques de pâtisserie modernes et traditionnelles. Il a notamment développé ses propres colorants naturels. Les saveurs stars chocolat, vanille, caramel et praliné côtoient les fruits de saison, l'ensemble se déclinant sous différentes formes classiques mille-feuilles, éclairs ou tartes comme plus contemporaines pavlova aux fruits rouges, chou vanille, fraise et galanga. On y trouve aussi les meilleurs financiers de Paris. Les Succès d'Hugues PougetCourtesy Hugo & VictorSite Internet meilleures ventes Millefeuille vanille, tarte pamplemousse et tarte citron meringuéeProduit favori d'Hugues Pouget "La tarte pamplemousse car j'aime les agrumes, le pamplemousse et le bitter Campari. Pour moi, c'est le dessert idéal car l'acidité et la douce amertume du pamplemousse viennent parfaitement rafraîchir le palais en fin de repas."À déguster en priorité La tarte Webster, l'éclair chocolat bio et le financier Coupe Cappuccino, Chou café, Fleur de passion et Succès DuchêneKyoko et Laurent DuchêneSi Laurent Duchêne a ouvert sa première boutique en 2001, il a tout d'abord appris son métier dans des maisons prestigieuses Millet, Peltier, Mauduit avant d'obtenir, à 30 ans, en 1993, le titre de Meilleur Ouvrier de France pâtissier. Avec l'aide de son épouse, Kyoko, et d'une équipe dévouée, cet artisan propose des gâteaux qui allient la rigueur et la créativité. En sélectionnant des matières premières fraîches et de qualité, Laurent Duchêne régale une clientèle fidèle qui n'hésite pas à traverser les arrondissements pour venir goûter des classiques éclairs chocolat, tarte citron, Paris-Brest, mille-feuille ou macarons, comme des créations maisons le Mikado, l'Ambroisie. Son croissant chocolat et praliné ou son bretzel sucré sont également des "must eat". À noter des tarifs très doux qui permettent de goûter à un maximum de gourmandises. La torche marronPhoto Laurent FauSite Internet meilleures ventes La Butte mousse chocolat caramel, croustillant praliné, biscuit noisette, l'éclair chocolat, la tarte favori de de Laurent Duchêne "J'adore toutes nos tartes de saison réalisées avec des fruits frais et une pâte feuilletée bien cuite. J'apprécie aussi beaucoup notre saint-honoré et sa crème légère."À déguster en priorité L'Exodus, le Rubis et le croissant la torche marron, le Saint-Honoré chocolat/caramel et le flan à la vanilleKaramel Paris Nicolas HaelewynNicolas HaelewynCourtesy Karamel ParisNicolas Haelewyn a fait toute sa carrière dans la maison Ladurée, dont les cinq dernières années en tant que chef pâtissier international. Ouverte en novembre 2017, sa première boutique parisienne, Karamel, a déjà conquis les nombreux becs sucrés du quartier. Comme l'indique le nom de l'enseigne, une bonne partie des créations de Nicolas Haelewyn tournent autour du caramel sous toutes ses déclinaisons. On y trouve une offre large et variée des viennoiseries de compétition, des Karamels petites bouchées caramélisées très addictives, des pâtes à tartiner, des tablettes de chocolat fourrées, des barres caramélisées et bien évidemment différentes pâtisseries classiques qui évoluent selon les saisons. tarte fruits secs & Caramel de chocolatCourtesy Karamel ParisSite Internet meilleures ventes la tarte citron, le Kara Brest et le favori de Nicolas Haelewyn "La tablette de chocolat noir 61%, coeur de Karamel coulant vanille et fleur de sel, une pure dinguerie. Je suis capable d'en engloutir une devant une bonne série TV..."À déguster en priorité Les cookies, le brut cacahuète et le La tarte fruits sec & karamel de chocolat, le Bostock à sa façon et la collection des financiers Karamel pistache & caramel de framboise, citron & caramel de noisette, noisette brute & caramel de fruits de la passion et noix de coco & caramel chocolatKL Pâtisserie Kevin LacoteKevin LacotePhoto Yukari IsaParisien d'origine, Kevin Lacote possède déjà une belle expérience que ce soit en restauration George V, l'Ambroisie, la Grande Cascade, le Strato ou le Stay de Yannick Alléno ou en boutique Hugo & Victor. Il était logique qu'il finisse par ouvrir sa propre boutique dans la capitale. Dans son salon de thé au décor contemporain, Kevin Lacote met en avant des pâtisseries simples privilégiant des goûts identifiables dès la première cuillère, mais aussi des gâteaux de voyage, d'excellentes viennoiseries et quelques créations minutes à déguster sur place millefeuille, churros, tarte chocolat grand cru, etc.. À ne pas rater, le copieux petit déjeuner servi toute la matinée. Le baba au rhum, confit orange passion et citron vertCourtesy KL pâtisserieSite Internet meilleures ventes La Kara damia, la Jaune Limone et la Choco ManiProduit favori de Kevin Lacote "La Kara damia, car c'est une pâtisserie gourmande, équilibrée avec des textures différentes, difficile à réaliser mais maîtrisée. La noix de macadamia n'est pas souvent utilisée en pâtisserie alors qu'on la retrouve souvent dans des glaces. C'est une noix qui possède plein de qualité gustative et métabolique. Et puis cette pâtisserie est tellement plébiscitée par les clients que je ne peux que l'aimer !"À déguster en priorité La Kara damia, les churros et le chausson aux pommesNouveautés Le baba au rhum, la Fichi Viola et le Jamaïca chocolat, fruits de la passion et poivre de JamaïquePain de sucreLes chefs pâtissiers Nathalie Robert et Didier Mathray, de Pain de de sucrePerfectionnistes, voilà l'adjectif qui convient le mieux aux chefs pâtissiers Nathalie Robert et Didier Mathray qui ont créé en 2004 un établissement à leur image. Après avoir officié dans divers grands restaurants, ils ont tenu à régaler une clientèle de quartier, avant d'attirer les amateurs de pâtisseries de toute la capitale, y compris les professionnels. Toujours modestes, les deux pâtissiers continuent de se faire plaisir tout en bichonnant leurs habitués. La carte de leurs entremets étant régulièrement renouvelée, il est plaisant de pouvoir se laisser surprendre par des saveurs et goûts originaux. SérénitéCourtesy Pain de SucreSite Internet meilleures ventes Le Baobab, le Rosemary et le mille-feuille favori de Nathalie Robert et Didier Mathray "Le Rosemary correspond parfaitement à notre idée de la pâtisserie. Il allie la texture avec le sablé romarin; la fraîcheur avec l'acidité de la pulpe de rhubarbe, la framboise et l'infusion de romarin; et l'onctuosité avec le lait d'amande à la fleur d'oranger."À déguster en priorité La tarte citron, le Baobab et le Cassiflore amande, cassis, noix de coco, Girandole noix, figue, Sérénité caramel beurre salé & noisettesLe jardin sucré Le duo gagnant du Jardin SucréCourtesy Le Jardin SucréEn couple à la vie comme au laboratoire, Mélanie L'héritier et Arnaud Mathez ont ouvert leur première boutique en 2012 à Cernay-la-ville Yvelines avant de récidiver dans les beaux quartiers de la capitale cinq ans plus tard. On y découvre une offre de sept gâteaux dont certains évoluent au long des saisons. Qu'elles soient classiques ou originales, les différentes pâtisseries sont peu sucrées, intenses en goût, travaillées avec des produits d'exceptions et avec un savoir-faire certain. Sacré champion de France de macaron en 2014, le duo propose logiquement une gamme de douze associations de parfums particulièrement réussie La tarte pistache & fleur d'orangerCourtesy Jardin SucréSite Internet meilleures ventes le choux à la vanille, la tarte pistache-fleur d'oranger et la tarte déguster en priorité la tarte citron, la tarte sésame-yuzu et la tarte pistache-fleur d' StohrerJeffrey CagnesPhoto Alexandre GuirkingerFondée en 1730, Stohrer est la plus vieille pâtisserie de Paris. Nicolas Stohrer était connu comme le pâtissier de Marie Leszczynska, épouse du roi Louis XV. Il est également le créateur du baba au rhum dont on peut encore déguster trois versions différentes et du Puit d'amour pâte feuilletée, crème pâtissière à la vanille et caramel. Après avoir changé plusieurs fois de propriétaire, cette maison s'est associée en 2017 avec la famille Dolfi, qui dirige également À la Mère de Famille, la plus ancienne chocolaterie de la capitale. C'est le chef pâtissier Jeffrey Cagnes qui perpétue les spécialités de la maison baba au rhum, Puit d'amour, religieuse à l'ancienne tout en apportant sa propre touche sur des gâteaux classiques revisités ou des créations plus personnelles. Les viennoiseries valent également le détour. Le Paris Brest de StohrerPhoto Géraldine MartensSite Internet meilleures ventes Baba au rhum, Puit d'amour et éclair au chocolatGâteau favori de Jeffrey Cagnes La tarte déguster en priorité Le Puit d'amour, la tarte tatin et l'Ali la Babka, le Paris-Brest et la tartelette citronCafé PouchkinePatrick PaillerCourtesy Café PouchkineHomme d'affaire russe d'origine française, Andrey Dellos a choisi en 2010 de créer le Café Pouchkine au rez-de-chaussée du Printemps de la mode. Depuis, deux autres adresses dont un restaurant/salon de thé se sont ouvertes dans la capitale. Après Emmanuel Ryon, Damien Piscioneri et Nina Métayer, c'est Patrick Pailler qui est devenu la tête-de-pont pâtissière de la Maison. Dans les différentes boutiques, on trouve ce qu'il faut pour satisfaire les gourmands les plus exigeants entremets, macarons, viennoiseries, chocolats et gâteaux de voyage. Le Barista biscuit café noisette, mousse chocolat café et coeur crémeuxCourtesy Café PouchkineSite Internet meilleures ventes Médovic, pavlova fruits rouges et tarte favoris le BaristaÀ déguster en priorité Médovic, bostock, Nathalie macarons pâtissiers, Datcha et Barista un cappuccino à croquerLaduréeGuillaume KernCourtesy LaduréeSi, ces dernières années, certaines pâtisseries de Ladurée laissaient parfois à désirer, l'arrivée de la cheffe pâtissière Claire Heitzler en 2015 a changé la donne. En mars 2018, elle a quitté la maison, laissant son chef en second prendre le relais. Guillaume Kern continue de renouveler les grands classiques de la maison, comme la tarte citron, la religieuse, le flan, la tarte tatin ou le saint-honoré, tout en apportant quelques nouveautés régulières et saisonnières à l'offre pâtissière. Tarte graine de chia coco ananasCourtesy LaduréeSite Internet meilleures ventes L'Ispahan, l'éclair au chocolat et le Plaisir déguster en priorité L'un des meilleurs flans vanille de Paris, la religieuse à la pistache et le saint-honoré Fleur noir amande, chocolat, vanille, tarte coco, ananas & graines de chia, le macaron et Gourmandises Stéphane GlacierStéphane GlacierPhoto Gaëlle BCSi la capitale possède pléthore d'adresses sucrées de qualité, la bien nommée Pâtisseries et Gourmandises vaut la peine qu'on s'aventure au-delà du périphérique. Après avoir enseigné dans de grandes écoles pâtissières, Stéphane Glacier, Meilleur Ouvrier de France 2000, s'est installé à Colombes en 2008. On vient de toute la banlieue le week-end pour acheter des entremets rondement menés comme le Petit Antoine chocolat, praliné, noisette, l'Écureuil noisette et caramel, le Senteur d'agrumes, sans oublier les plus classiques saint-honoré, Paris-Brest ou tarte bourdaloue. À ne pas rater, l'un des meilleurs flans à la vanille d'Île-de-France. Parmi les best-sellers de la boutique, on retrouve les "tendresses", d'irrésistibles gâteaux moelleux disponibles en différents parfums, les croissants au beurre, les chouquettes, les cakes à partager ou les sablés finger à la noisette. Quelques unes des pâtisseries de Stéphane GlacierPhotos Stéphane LégerSite Internet meilleures ventes Le Petit Antoine, le flan à la vanille et le favori de Stéphane Glacier "Toute la viennoiserie, que ce soit le croissant, le pain au chocolat ou le pain au raisin."À déguster en priorité le flan à la vanille, le saint-honoré et le Tarte boulangère à la pomme, éclair façon Saint-Honoré, millefeuille praliné et choux pistache. LIRE AUSSI >> Les meilleurs chocolatiers de Paris Les plus lus OpinionsTribunePar Carlo Ratti*ChroniquePar Antoine Buéno*ChroniqueJean-Laurent Cassely Boutique Orange Visio - RDV uniquement en visio 1 AVENUE President Nelson Mandela Orange Village Batiment B 94110 ARCUEIL Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt Châteaufarine - Besançon CENTRE COMMERCIAL GEANT CASINO CHATEAUFARINE RUE LOUIS ARAGON 25000 BESANCON Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt - Hirson 22 RUE DU GENERAL DE GAULLE GALERIE CHARLEMAGNE 02500 HIRSON Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt - Chaumont 13 RUE VICTOIRE DE LA MARNE 52000 CHAUMONT Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt - Aubenas 4 BOULEVARD DE VERNON 07200 AUBENAS Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt - Arès ROUTE DE BORDEAUX CCIAL LECLERC PORTES DU BASSIN 33740 ARES Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre La Petite Boutique Orange - Belley 19 RUE SAINT MARTIN 01300 BELLEY Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt Centre Co - Bourges CENTRE COMMERCIAL CARREFOUR CHAUSSEE DE CHAPPE 18000 BOURGES Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre La Petite Boutique Orange - Thann 45 RUE DE LA PREMIERE ARMEE 68800 THANN Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre La Petite Boutique Orange - Forbach 52 RUE NATIONALE 57600 FORBACH Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt - Montreuil 15 RUE DES LUMIERES CENTRE COMMERCIAL GRAND ANGLE 93100 MONTREUIL Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt - Fontainebleau 32 RUE DES SABLONS 77300 FONTAINEBLEAU Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt - Etampes 16 RUE DE LA JUIVERIE 91150 ETAMPES Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt - St Germain en Laye 12 RUE DE LA SALLE 78100 ST GERMAIN EN LAYE Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt - Enghien les Bains 63 RUE DU GENERAL DE GAULLE 95880 ENGHIEN LES BAINS Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt Centre Co - Villefranche de Rouergue CENTRE COMMERCIAL LECLERC ROUTE DE MONTAUBAN 12200 VILLEFRANCHE DE ROUERGUE Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt - Fougères 39 BOULEVARD DE GROSLAY CENTRE COMMERCIAL CARREFOUR 35300 FOUGERES Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt - Bagnols sur Cèze 41 RUE LEON ALEGRE 30200 BAGNOLS SUR CEZE Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt Coupole - Nîmes 22 BOULEVARD GAMBETTA LA COUPOLE DES HALLES 30000 NIMES Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Boutique Orange Gdt Polygone - Béziers 3 CARREFOUR DE L'HOURS CENTRE COMMERCIAL POLYGONE 34500 BEZIERS Prendre rendez-vous en tant que S'y rendre Si vous vous trouvez sur cette page, cela signifie probablement que vous faites souvent vos courses au magasin Orange à Orange Ussel - 12 boulevard victor hugo. 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See other formats ^ fc 't r\% 7^% 1^ I* s.. 10 en tête du tome XIII des Xouveaux NOTRE-DAME DE PARIS 5 mont Ju ministère Poliy;-nac, porté en triomplif par le peuple le 3o juillet i83o', Chateaubriand aurait pu se croire autorisé, sinon à servir le ci-ouvernement nouveau, du moins à ne pas s'en si'parer avec éclat, à conserver son titre et sa pension de pair de France, à ne pas sa- crifier les derniers restes de sa fortune, à ne pas laisser la vieillesse et la pauvreté franchir son seuil le mèms jour et s'asseoir ensemble à son foyer. N'écoutant que la voix de l'honneur, il prend g-énéreusement le parti des vaincus, il se dépouille de tous les titres, de tous les avan- tages qu'il ne tiendrait qu'à lui de garder. Le loaoût, il renonce à son titre de pair de France; le 12 août, il écrit au ministre des finances Il me i^este des bont3S de Louis XVIII et de la munificence nationale une pen- sion de pair de francs, transformée en rentes viagères inscrites au Grand-Livre de la dette publique... Je viens la résigner en vos mains ; elle aura cessé do courir pour moi depuis le jour 10 août où j'ai écrit à M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était impossible de prêter le serment exigé. » Le même jour, il envoie au ministre de la justice sa de mi- nistre d'État 2. — Victor Hugo, qui avait écrit sur l'un de ses cahiers de collège, à la dat^ du 10 juillcs premières illusions avaient été royalistes et vendéennes... Il comprit qu'un succès politique à propos de Charles X tombé, permis à tout autre, lui était défendu à lui; qu'en présence de de cette enivrante révolution de Juillet, sa voix pouvait se mêler à celles qui applaudissaient le peuple, non à celles pii maudissaient le roi. Il fit son devoir... Il refusa d'autoriser la représentation de sa pièce ^. En 1887, devant la cour royale de Paris, appelée à jug-er le procès CCAngelo et à'Hernani, Victor Hugo prend la parole et il ne se fait pas faute de revenir sur cet incident, Lien que son avocat, M. Paillard de Ville- neuve, en ait déjà longuement parlé J'ai, dit-il, re- fusé au Théâtre-Français d'autoriser la représentation de Marion de Lorme ; je l'ai refusé afin que le quatrième acte de Marion de Lorme ne fût pas une occasion d'in- 1. Préface de Marion de Lorme, août 1831. 22 VICTOR HUGO APRÈS 1830 jure et d'outrag-e contre le roi tombé... Un immense succès de scandale politique m'était otlert, je n'en ai pas voulu. J'ai déclaré qu'il n'était pas digne de moi de faire de l'arg-ent, — comme on dit à la Comédie, — avec l'in- fortune d'une royale famille et de vendre en plein théâtre, aux passions haineuses d'une révolutron, le manteau fleurdelisé du roi déchu *. » Dans son autobiog-raphie , en i863, il renouvelle les mêmes déclarations La révolution de Juillet avait naturellement sup- primé la censure; toutes les pièces interdites s'étaient précipitées sur les théâtres ; la Comédie-Française avait pensé aussitôt à Marion de Lorme. Dès le commence- ment d'août, IM"e Mars était venue chez l'auteur avec MM. Armand et Firmin le moment était admirable le quatrième acte surtout, défendu par Charles X en per- sonne, aurait un succès de réaction politique. L'auteur avait répondu que c'était la certitude de ce succès-là qui l'empêchait de se laisser jouer^. » J'ai regret à le dire, mais il suffit de se reporter aux circonstances dans lesquelles s'est produit le refus de Victor Hug-o, pour reconnaître que ce refus n'a point eu le caractère qu'il lui a plu de lui donner. C'était, nous a-t-il dit lui-même, en août i83o, » — dès le com- mencement d'août 3 ». — Le moment, ajoute-t-il, était admirable*^. » Oui, certes, admirable pour ne pas faire jouer une pièce. La révolution était encore dans la rue; l'ag-itation, le trouble, l'émeute étaient en permanence. La crise commerciale était aussi aig-uë que la poli- 1. Procès /'Angelo et d'IIcrnani, p. 40. 2. Victor Hun u raconté..., t. Il, p. 354. 3. lôid. 4. Ibid. MARION DE LORME. - LES FEUILLES D'AUTOMNE 23 que. Chaque coup de fusil tiré pendant les trois jours, a écrit Louis Blanc, avait préparé une faillite*. Les banquiers de la Chaussée-d'Antin et les commerçants de la rue Saint-Denis ne se sentaient g-uère plus en disposi- tion que les g-entilshommes du faubourg- Saint-Germain d'aller passer leurs soirées à la Comédie-Française. le théâtre resta-t-il fermé pendant plusieurs jours. Ce fut seulement le mardi lO août qu'il fit sa réouverture avec Régiilus et le Mariage de Figaro. Ses recettes, durant tout le mois d'août, furent absolument misérables, elles descendirent au-dessous du chiffre de 3oo francs 2. La vérité est donc qu'en se refusant à laisser jouer Ma- rion de Lorme, Victor Hug-o, loin de faire un sacrifice, se montrait comme toujours bonménag-er de ses intérêts. D'autres écrivains étaient alors dans la même situation que lui Casimir Delavig-ne, pour sa trag-édie de Louis XI ; Alexandre Dumas, pour son drame d'Aii- tong MM. Empis et Mazèi-es, pour leur comédie d'un Changement de ministère. Toutes ces pièces, reçues par le comité du Théâtre-Français, avaient été mises en interdit par la censure de la Restauration. Au lendemain de la révolution, les comédiens les voulurent jouer leurs auteurs s'y opposèreVit 3. Rendons cette justice à Casimir Delavig-ne et Alexandre Dumas, à MM. Empis et Mazè- res, qu'ils n'ont jamais mis ce refus à profit pour faire étalag-e de g-rands sentiments, pour parler de désinté- ressement, de sacrifice, à propos d'une détermination qui leur était dictée, à eux comme à Victor Hug-o, par un sentiment d'intérêt personnel, fort lég-itime d'ailleurs. 1. Histoire de dix ans, t. L p. 447. 2. La recette rlu 2G août fut seulement de fr. 90. — Ren- seignements communiqués par M. Georges Monval, archiviste de la Comédie-Française. 3. Revue de Paris, t. XXH, p. 31C. 2i VICTOR HUGO APRÈS 1830 Plusieurs mois, il est vrai, se passèrent pendant les- quels Victor Hug-o maintint son refus. Il le maintint comme les auteursde Louis XI^,"e Dorval est remar- quable dans le rôle de Marion de Lorm?. Plusieurs fois ses élans et le mérite de sa composition ont valu d'innombrables bravos à la pièce qui commençait à en chômer. A la fin, celte actrice est complète. Nous ne parlons pas de Mme Caumont^j au-dessous des quatre mots qu'elle a à dire. Hier, la salle était pleine, et le succès a été encore plus vif. Voilà encore ce théâtre à la mode *. Bien qu'il fût, à cette date, le premier lieutenant de Victor Hugo, Sainte-Beuve n'aimait point ses drames; volontiers sur ce point mettait-il une sourdine à son en- thousiasme. Il écrivait, le 28 août, à Victor Pavie ... On a donné Marion la première représentation a été lourde, trop longue, cela n'a fini qu'à une heure du matin. Le public nombreux et non malveillant était fatigué, et les juge- ments, qui tous s'accordaient sur le talent, n'accueillaient pas l'ensemble de l'ouvrage. Le lendemain, de nombreuses cou- pures, qui ont remis la fin de la pièce à onze heures et demie, l'ont fait aller plus vigoureusement. Le public s'est montré fort bon et disposé à écouter tout. Je dois dire que", bien qu'Hugo en paraisse enchanté, je l'ai trouvé, ce public, un peu froid. En somme, c'est un succès, mais moindre qiv //errwni. Les journaux ont été sévères. Janin a fait un article pour dans les Débats, et Hugo l'est allé remercier^. ;\jine Hugo écrivait, de son côté, à Victor Pavie Vous avez lu le succès de Marion de Lorme; cela va bien comme argent et le public est des meilleurs tout cela ne res- semble pas à Hernani vous verrez cela quand vous viendrez. Ma santé est bien mauvaise depuis votre départ; je suis encore bien maigre et mes alentours commencent à s'inquiéter un peu, et je suis sûre que, dans votre bonté pour moi, vous en 1. Rôle du Gracieux, comédien de province. 2. Rùie du Taillebras, comédien de province. 3. Rùie de Dame Flose. 4. Le Courrier des théâtres, 13 août 1831. b. Carions de Victor Pavie correspondance Sainte-Beuve. MARION DE LORME. - LES FEUILLES D'AUTOMNE 33 seriez affliçé si vous voyiez qu'au lieu de me remettre je suis dans la voie contraire ; mais à la g-ràce de Dieu et à l'espérance du voyag'e que je désire faire depuis si long'temps et qui, j'es- père, s'accomplira. Adieu, Monsieur, je termine cette lettre, car je vous écris à la nuit tombante et souffrant beaucoup ; mais Victor étant ma- lade des yeux et si fort occupé, j'ai saisi avec joie l'occasion de me rappeler à votre souvenir et à celui de Monsieur votre père, que j'aime doublement de nous avoir donné un ami comme vous. A. Hugo '. Victor Hug-Q veut absolument que, depuis i83o, cha- cun de ses ouvrag-es ait eu à triompher d'une émeute ou d'un gros événement politique. Tout à l'heure, il avançait d'un mois la date de la publication de Notre-Dame de Paris pour la faire coïncider avec le sac derArchevêché. A l'occasion de Marion de Lorme, on lit dans Victor Hugo raconté Une indisposition de M. Bocag-e inter- rompit la pièce à la c[uatrième représentation. Deux émeutes, celle des Chapeliers et celle de la Pologne, forcèrent le théâtre à faire relâche^. » La pièce ne fut point interrompue après la quatrième représentation. La quatrième représentation avait eu lieu le lundi i5 août; Marion de Lorme fut encore jouée le lendemain et les jours suivants. Du 1 1 août au 4 septem- bre, c'est-à-dire en ving-t-quatre jours, elle fut donnée ving"t et -une fois. On la joua tous les jours, sauf le di- manche i4, le dimanche 21, et le dimanche 28 août. De l'émeute des Chapeliers je ne trouve nulle trace dans les journaux du temps, et j'imag-inc que Victor Hugo a dû prendre cette émeute sous son bonnet ; celle de la Pologne fut plus sérieuse. La nouvelle de la prise de \ . Lettre du 23 août 1831. — Cartons de Victor Pavio. 2. Victor Huyo raconté, t. II, p. 3G4. 34 VICTOR HUGO APRÈS d830 Varsovie, répandue dans Paris le iG septembre, y avait excité une vive fermentation, qui donna naissance, durant cinq jours, les 16, 17, 18, 19 et 20 septembre, à des troubles d'un caractère assez grave. Mais pas un seul jourlc théâtre de la Porte-Saint-Martin ne fit relâche, et les 16, 17, 18, 19 et 20 septembre, on joua Marion de Lorme *. Le samedi 17, Taffiche du Théâtre-Français annon- çait les Deux gendres et Dominique le possédé. La représentation n'eut pas lieu. Le reg-istre de la Comédie porte que des troubles très sérieux existant et les issues du théâtre étant fermées, un officier de police est venu engager à faire relâche ». Même ce soir-là, le théâtre de la Porte-Saint-Martin ouvrit ses portes. On lit dans le Courrier des théâtres du 19 septembre Par un trait de prudence et d'humanité, le théâtre de la Porte-Saint-Martin a refusé d'interrompre, avant-hier, sa re- présentation. Il n'a pas voulu exposer au tumulte des charges de la cavalerie qui occupait le houlevard les " femmes et les enfans venus au spectacle pour se distraire. Un acte escamoté de Marion de Lorme les a renvoyés plus tôt que de coutume et à rheurc où le trouble était momentanément apaisé. Comme Hernani, Marion de Lorme eut les hon- neurs de la parodie. Tandis que les Variétés donnaient Gothon du passage Delorme, pochade en vers par M^L Dumersan, Brunswick et Céran, le Vaudeville jouait Marionnette, par MM. Duvert et Dupeuty. Cette dernière pièce suivait pas à pas le drame delà Porte-Saint- Martin. Elle était également en cinq actes et en vers. Le succès en fut très vif, grâce à quelques scènes spirituel- les et à plus d'un vers heureux et facile ; gi^âce surtout au jeu des acteurs Arnal, dans le personnage de Y Idiot Didier; Lepeintrc jeune, dans celui de Cuirverni Sa- i. Le Courrier des iliéâtres, septembre 1831. MARION DE LORME. — LES FEUILLES D'AUTOMNE 33 vcrny; IM'ie Suzanne. Brohan, dans le rôle de Marion- nette. Le premier en date des drames de Victor Hu2;-o*, Ma- rion deLorme, en est peut-être le meilleur. Il a le charme de la jeunesse. Le premier acte est délicieux. Si vousôtez la tirade misanthropique et mélodramatique de Didier, il vous reste un acte de comédie le plus piquant du monde, fin, lég-er, gracieux, merveilleusement réussi, depuis le premier vers, Réconcilions-nous, ma petite Marie ! jusqu'au mot de la fin Alors qu'en faites-vous? — Je l'aime. Plus tard, l'auteur essaiera de revenir à la comédie, et il écrira le quatrième acte de Ruy-Blas. Mais ce ne sera plus cela. Don de Bazan a de l'esprit, sans doute, mais de l'esprit cherché, voulu, forcé. Le marquis de Sa- vcrny ne se donne point tant de mal. Il a de l'esprit tout naturellement, parce qu'il est jeune, parce qu'il est heu- reux, parce qu'il est Français et g-entilhommc. 11 y a là, dans cette première pièce dij poète, et en particulier dans son premier acte, une note originale du talent de Victor Hug-o, une note douce, élég-ante, aimable, que l'auteur a eue seulement à ses débuts, et qui est comme un ra^on d'aurore, comme un souffle de printemps. 1. Marion de Lorme fut écrite du 1" au 24 juin 1829. Ihvnani fut composé au mois de septembre de la même année. 36 VluTOR HUGO APRES 1833 Loi'sque Marion de Lorme parut en volume , chez Eugène Renduel, Victor H ug-o adressa l'un des premiers exemplaires à la fille de son ami Nodier, M'"^ Mennessier. J'ai sous les yeux le billet qui accompagnait cet envoi et qui n'avait que ces deux lignes Mademoiselle Marion aux pieds de madame Marie. 23 août. Ce petit billet était suivi, à peu de joui's de là, d'une lettre, scellée d'un beau cachet armorié, avec tortil de baron Vous me comblez, Madame, et Charles aussi. Un article de Charles sur Marion, ce sera plus que de la çi-lolre pour moi, ce sera du bonheur. Ma pauvre comédie a été sinc^'ullèrement flattée et vernissée par la critique. J'ai grand besoin qu'une main comme celle de mon ami et de votre père la débarbouille un peu. Il serait bien aimable aussi de se charger de prévenir le Temps qu"il fait Tarticle de Marion livre, si livre il y a. Je suis bien honteux d'ajouter cette peine à toutes celles ]u'il se donne déjà pour moi; mais sa voix, au Temps comme partout ailleurs, doit avoir plus de crédit et d'autorité que toute autre, et surtout que la mienne. Il y a tant et de si énormes fautes d'impression dans le pre- mier tlraaj-e de Marion que je neveux pas vous la donner ainsi. Il paraît que le libraire en prépare un second, j'espère en met- tre un exemplaire à vos pieds, s'il va moins d'énormités typo- graphiques, et surtout si le papier est moins hideux. Jusqu'ici, Marion est habillée en vrai papier à savon. Le livre a l'air de sortir de chez l'épicier. Il est vrai que c'est pour y retourner. Ne partez pas encore. Madame, je vous supplie. Que j'aie au moins le bonheur de pouvoir a'ier passer une heure à vos pieds'. 1. A vos pieds. — Victor Hugo, toutes les fois qu'il écrivait à MARION DE LORME. — LES FEUILLES DAUTOMNE 37 Mettez-moi à ceux de M"ie Nodier et dans les bras de Charles. Voire bien respectueux et dévoué ami. \icron. Ce dimanch*', ."j septcmln-e. Ma femme vous embrasse tendrement. Rcconmiandez-nous au bon souvenir de voire mari. Je hais Metz'. Manon Hure donna lieu à un procès devant le tribu- nal tic commerce de Paris. On ne se représente g-uère La- martine et Musset plaidant devant MM. les juges laires. Victor H ug-o avait, paraît-il, un faible pour cette, juridiction, et nous l'y retrouverons plus d'une fois. Donc, le 3o septembre i83i, il à labarre du tribunal. L'éditeur Gosselin sollicitait contre lui et le libraire Renduel une condamnation solidaire en paiement d'une .somme de fr. pour contravention à un traité relatif au de Marion de Lorme. L'avocat du demandeur était M*" Henri Xoujjuier, et sa plaidoirie va nous fournir d' révéla- tions. A la fin de 1828, Victor Hug-o venait de terminer un volume de vers et un volume de prose, les Orieniales et le Dernier Jour d'un condamné. Il traita, pour ces M. Gosselin. C'était le neuvième édi- teur qui avait l'honneur d'entrer en rapports avec lui. Or voici ce que cette occasion, M" Nouguier. une femme, aimait à employer cette humble formule qu'il avait rapportée d'Espagne a los pieu de su doiia. Voyez les Lettres de Victor Hugo à M"'= Louise Berlin, où celte formule revient presijue à chaque page. Le Licre du Centenaire du Journal des Débals. \ . M'° Monnessior-Nodier habitait Metz. — Je dois la commu- nication de cette lettre à la gracieuse obligeance de M°"> Mcn- nessier-Nodier, 38 VICTOR HUGO APRÈS 1830 M. Victor Hugo, dont la renommée est si éclatante, a l'ha- bitude d'annoncer aux libraires auxquels il confie la publication de ses ouvrages des bénéfices prodigieux ; mais il n'est pas un seul de se séditeurs qui n'ait éprouvé des pertes plus ou moins considérables. Tel a été le sort de sept libraires, MM. Persan, Lecointe, Urbain Canel, Ladvocat, Bossange, Marne et Barba, qui ont successivement traité avec le célèbre littérateur TS du jeune poète, c'est le Irop. Après lui, il n'y a pas à glaner. Il épuise, il pressure tous les sujets; et quand il en a tiré tout ce ju'ils renferment de philosophie cl de poésie, il les bat, il les remue encore, il leur demande ce ju'ils n'ont pas. Ce ne sont 1. Désiré Nisard. Souvenirs et Noies biographiques, t. I", \k '•^- 48 VICTOR HUGO APRÈS 1830 plus alors des pensées, ce sont des impressions vagues, qui ne s'analysent pas, qui ne se touchent pas au doigt, ce sont des expériences sur cette langue qui ne lui est jamais rebelle et qu'il façonne à toutes ses fantaisies ; des images qui se cho- quent entre elles et produisent d'autres images ; des couleurs qui se décomposent en mille nuances; un cliquetis qu'on ver- rait et qu'on entendrait tout ensemble, où il y aurait des éclairs pour les yeux et des bruits pour l'oreille ; quelque chose enfin qui ne se peut point définir et n'a point de réalité, ce qui est un défaut capital dans l'art'. A la suite de cet article, publié dans le numéro du 8 janvier 1882, M. Nisard dut quitter cette maison des Débats qui avait été pour lui si hospitalière, mais où. maintenant VictorHug-o rég-nait en maître^. Hug-o, me disait-il, un jour qu'il me racontait cet épisode de sa jeunesse^ Hug-o savait que je venais de me marier et que ma femme et moi nous allions nous trouver sans un sou; cela ne l'arrêta pas. » La voix de M. Nisard, en évo- quant ces douleurs d'autrefois, était tremblante d'émo- tion... Il se remit vite, et avec un sourire Un galant homme, dit-il, n'aurait pas fait cela. » \. Journal des Débats, 8 janvier 183£. 2. M. Victor Hugo régnait en maître au lournal des Débals. » D. Nisard, Souvenirs, t. I", p. 3. CHAPITRE III LE ROI S A M U S E Le procès des Ministres. — La peine de mort, Lamartine et Victor Hugo. — Sainte-Beuve et Armand Carrel. — La pre- mière représentation du Roi s'amuse. — L'interdiction et le procès. — Le comte d'Argout et les Châtiment!'. — Les francs d'Eugène RendueL — La deuxième représentation du Roi s'amuse. — La vengeance de François I". I Dans la pièce qui sert de pi^éface aux Feuilles d'au- tomne, Victor Hug-o se caractérise lui-même en ces vers C'est que l'amour, la tombe, et la gloire et la vie, L'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie, Tout soulde, tout l'ayon, ou propice ou fatal, ^ Fait reluire et vibrer mon âme de cristal, Mon àme aux mille voix, que le Dii'u cpie j'adore Mit au centre de tout comme un écho sonore! l'est bien cela. Victor Hugo est une âme de cristal, tin verre qui réfléchit les images un écho \y\\ répète en les g-rossissant les bruits du dehors. En dépit de sa fière devise Ego Hugo, il est de ceux qui suivent. En dépit de Téclat de ses fanfares, il n' que le héraut et le serviteur des idées du moment '. Aux nom- breuses preuves que j'en ai déjà données, d'autres se viendront ajouter à mesure que nous avancerons. Peu de jours après la révolution de Juillet, M. de Traey avait soumis à la Chambre des députés une proposition tendant à la suppression de la peine de mort. 1. Voy. Victor Ihujo avant ISSO, pp. 315 et suiv. oO VICTOR HUGO APRES 1830 vint en discussion, le 6 octobre i83o, la Chambre, qui allait se séparer, ne crut pas pouvoir improviser une réforme aussi g-rave; mais elle adopta et vota d'urg-ence, dans une séance de nuit, une adresse qui invitait le roi à proposer cette suppression en certains cas, spécialement en matière politique. Au fond, la Chambre des députés, le roi, qui approuva chaleureusement les idées exprimées dans l'adresse, tenaient médiocrement à g-arantir la vie sauve aux assassins, mais ils attachaient beaucoup de prix à ne pas livrer au bourreau les ministres de Charles X. C'était aller directement contre les idées et les passions du parti révolutionnaire, lequel entendait juste- ment que l'on abolît la peine de mort pour les assassins, mais qu'on la conservât pour les ministres. Le 17 octobre, la populace envahit les cours et les jardins du Palai-s- Royal, demandant les têtes de M. de Polig-nac et de ses collègues. Le lendemain, nouvelle émeute. Une foule hideuse, armée de fusils, de sabres, de piques, repoussée du Palais-Royal dans la soirée, se précipite à Yincennes pour arracher les ministres de leur prison. Obligée de reculer devant 1 "héroïque attitude du général Daumesnil, elle revient à Paris, entoure de nouveau le Palais-Roval au milieu de la nuit, à deux heures du matin, et, avec d'atroces clameurs, demande à voir le roi. La porte allait être forcée, déjà les plus hardis montaient le grand escalier, quand arrivent quelques compagnies de garde nationale, réunies à la hâte, qui dispersent enfin les émeutiers '. Lamartine était alors à Milly, et c'est de là qu'il écri- vait, le 4 novembre, à son ami, M. Aimé Martin iNIon cher ami, voici une ode au peuple du 29 juillet ou du \. Histoire de la monarchie de Juillet, par Paul Thureau-Dangin, t. I, p. 115. LE ROI S'AMUSE -il octobre, que je viens de grifronner hier et avant-hier avec un grand enthousiasme, pour tâcher de mettre mon g-rain de sable dans la balance deThonneur et de Thumanité. » Après lui avoir recommandé de faire insérer ses vers dans le plusg-rand nombre de journaux possible et de les faire paraître en brochure chez Gosselin, il terminait par ces mots Mettez mon nom en toutes lettres à la pièce. AL. DE LAMARTINE K La pièce était mag-nifique, le plaidoyer superbe. De ces ving-t-deux strophes, pas une qui n'étincelle de beautés II est beau de tomber vicliine Sous le regard vengeur do la postérité, Dans l'holocauste magnanime De sa vie à la vérité! L'échafaud pour le juste est le lit de sa gloire Il est beau d'y mourir au soleil de l'histoire Au uiilicu d'un peuple éperdu; De léguer un remords à la l'oule insensée, Et de lui dire en face une mâle pensée Au prix de son sang répandu... Voici la fin de la pièce Mais le jour où le long des fleuves Tu reviendras, les yeux baissés, sur tes chemins, Suivi, maudit par quatre veuves Et par des groupes d'orphelins, De ton morne triomphe cherchant en vain la fête, Les passants se diront, en détournant la tête De ton lugubre tombereau Marchons, car ce n'est rien qu'un peuple qui se vengo. Le siècle en a menti; jamais l'homme ne change Toujours ou victime ou bourreau! » Le IQ novembre, Lamartine écrit à M. de Virieu Mon Ode au peuple pour les muiistres va paraître... On m'écrit lettres sur lettres pour m'en demander l'instante publi- cation, au nom des victniies mêmes. M. de Martignac et le duc de Guiche m'écrivent encore à l'instant et en espèrent 1. Correspondance de Lamartine, t. IV, p. 3ii8. '62 VICTOR HUGO APRES 18 beaucoup pour faire roug-ir la partie écrivante et agissante des journaux et des cafés. Je ne puis résister à un désir si vive- ment et si saintement témoig-né, et je l'autorise... Il faut bien parler puisque tout le monde se tait; mais j'aurais voulu qu'un libéral fit le morceau. Quant au péril, je pense en prose ce que je leur dis en vers. La vie n'est pas si douce qu'elle vaille un peu de couardise, et,juand viendra le jour des guillotines, on ne nous demandera pas Qu'as-tu pensé? Qu'as-tu dit? mais Oui es-tu ' ? Lamartine a parlé. Victor Hugo va parler à son tour. N'est-il pas lauteur du Dernier Jour d'un condamné, cet éloquent plaidoyer contre la peine de mort ? Lui qui ne veut pas que l'on dresse l'cchafaud, même pour l'as- sassin, même pour le parricide, ne se doit-il pas à lui- même de protester avec indig-nation contre ceux qui veu- lent relever Téchafaud politique ? — Non. Il ne dira rien, il ne joindi^a pas sa voix à celle de. Lamartine. Comment le pomTait-il faire ? Est-ce que le peuple ne crie pas dans les rues Mort aux ministres ? Est-ce que l'émeute ne rug-it pas autour de leur prison? Est-ce qu'ils n'ont pas contre eux la partie écrivante et agissante des Jour- naux et des cafés ? Demandez à Victor Hugo d'écrire une ode superbe, un roman passionné, un drame puis- sant; demandez-lui de faire un chef-d'œuvre, — il le fera. Mais ne lui demandez pas de résister au vent qui souffle, à l'opinion qui domine ; cela, il ne le peut pas ^. 1. Correspondance de Lmnartuie, t. IV, p. -"08. 2. On lit au tome II de Victor Hugo raconté, p. 194 Depuis trente truis ans, — c'est-à-dire depuis 1829. — M. Viclorllugo n'a jamais rencontré sur son chemin un échafaud ni un gibet sans at'lirmer le principe de l'inviolabilité de la vie humaine. » jN'on seulement Victor ilugo n'a pas afllrmé ce principe, au mois d'octobre 1830, mais à peu de temps delà, au mois de mars 1832, publiant une nouvelle édition du Dernier jour d'un condamné, il n'a pas hésité à déverser le ridicule sur les honnêtes gens qui s'étaient permis de demander l'abolition de la peine de moi't à propos de quatre ministres tombés des Tuileries à Vincenncs », LE ROI S'AMUSE II Rien n'était plus populaire en ce temps-là que le na- poléonisme. L' Idole », ce n'était pas le roi Louis- Philippe ni même le général La Fayette, c'était l'empe- reur. 11 suffisait que son nom fût sur une affiche pour conjurer la faillite d'un théâtre. La foule ne se pouvait lasser de voir le petit chapeau, de revoir la redingote On donnait à la Porte-Saint-Martin Scliœnbrunn et Sainte-Hélène ; à la Gaîté, la Malmaison et Sainte- Hélène, et Napoléon en Paradis; aux Nouveautés, Bonaparte à Brienne et le Fils de l'homme ; au Vaude- ville, Bonaparte lieutenant d'artillerie ; SLUxYsiTiéiêH, Napoléon à Berlin. L'Odéon jouait Napoléon, on trente ans de l'Histoire de France ; et le Théâtre du Luxembourg- Quatorze ans de la vie de Napoléon, ou Berlin, Postdam, Paris, Waterloo et Sainte-Hélène. Au CirquCj Napoléon ne quittait jamais l'affiche, et la série, commencée avec le Passade du mont Saint-Ber- nard, se continuait avec l'Empereur, l'Homme du Siècle, la Bépublique, l'Empire et les Cent Jours ^ On avait fait une révolution aux cris de Vive la li- berté I Vive la Charte ! et il semblait que cette révo- lution n'eût été faite que pour restaurer le culte du des- pote qui s'était joué de toutes les lois, qui avait enchaîné toutes les libertévs. Cette contradiction révoltait Lamar- tine ; elle n'était pas pour choquer Victor Hug-o. La foule adorait Napoléon, il suivait la foule. Il chantait l'empe- reur avec un enthousiasme qui allait presque jusqu'au alors qu'elle aurait dû être domandée, d'après lui, dans un cas seulement, a à propos du premier voleur de grands chemins venu ! » 1. Théodore Muret, l'Histoire par le Ihcdlre, t. III, ch. i. 54 VICTOR HUGO APRES 1830 délire. Il écrivait YOde à la colonne'^. Souvenir d'en- fa/ire -, YOde à Napoléon 11^ Mil huit cent onze ! — temps où des peuples sans nombre Attendaient prosternés sous un nuage sombre Que le Ciel eût dit oui ! Sentaient trembler sous eux les Etats centenaires, El regardaient le Louvre entouré de tonnerres Comme un mont Sinaï ! A l'époque où Victor Hug-o écrivait ces vers, le pai^ti bonapartiste faisait très bon ménag-e avec le parti répu- blicain ; il fallait même y reg-arder de très près pour les disting-uer l'un de l'autre, si bien que dans une brochure qui fit alors g'rand bruit. Seize mois ou la Révolution et les révolutionnaires, M. de Salvandy pouvait dire Ce parti qu'on appelle tantôt bonapartiste, tantôt répu- blicain... » Armand Carrel,dans le National, se faisait g-loire d'être de l'école de Napoléon ^ », et le proclamait le grand esprit dont les traditions ont inspiré le peu de bien qui s'est fait depuis quinze ans ». Une autre feuille républicaine, la Révolution, demandait l'appel au peuple » et déclarait que Napoléon II serait seul ca- pable de donner les institutions républicaines » pro- mises dans le prétendu programme de l'Hôtel de Ville. A Paris tout au moins, — et Paris, pour Victor Hug-o, était déjà la Ville-Lumière, la seule dont l'opinion comptât, — ces idées mi-partie bonapartistes, mi-partie républicaines, g-agnaient chaque jour du terrain. Ceux qui les profes- saient étaient presque toujours assurés de la complicité du jury, dans lequel les journaux mêmes du centre g'au- che, et à leur tète le Constitutionnel, déclai^aient voir t. Octobre 1830. 2. Novembre 1830. 3. Août 1832. 4. Le Malional du 8 mars 1832 LE ROI S'AMUSE ?o le pays lui-même * ». Dans les premiers mois du mi- nistère Périer, sur cinq poursuites pour complot ou émeutes, il n'y eut pas une condamnation. La Société des Amis du peuple, cinq ou six fois poursuivie, sortait de ces procès toujours indemne. Les articles de journaux les plus factieux, les plus outrag-eants pour le roi, demeu- raient impunis. Le National, entre autres, n'était pres- que jamais frappé^. Sans doute, Casimir Périer déployait, au service de l'ordre menacé, de la société en péril, un talent, une ardeur, une énerg-ie admirables. Mais il se consumait à cette tâche. Dès les premiers mois de 1882, le déclin de ses forces était visible. Ses ennemis surtout ne s'y trompaient pas et escomptaient déjà l'échéance de sa mort prochaine. Entre ce ministre qui défend l'ordre lég-al et une sag-e liberté, mais qui est impopulaire et qui va mourir, et un parti jeune, audacieux, implacable pour ses adversaires, en même temps qu'il mène g-rand bruit autour de ceux qui le servent, Victor Hugo n'hésite pas, il se déclare républicain. Le i5 mars i832, il public cette profession de foi L'édifice social du passé reposait sur trois colonnes le prêtre, le roi, le bourreau. Il y a déjà longtemps qu'une voix a dit Les dieux s'en vont! dernièrement, une autre voix s'est élevée et a crié Les rois s'en vont! Il est temps maintenant ju'une troisième voix s'élève et dise Le bourreau s'en va ! Ainsi l'ancienne société sera tombée pierre à pierre; ainsi la Providence aura complété l'écroulement du passé. A ceux qui ont regretté les dieux, on a pu dire Dieu reste. A ceux qui regrettent les rois, on peut dire la patrie reste ^. Après les événements de juin 1882, à la suite de l'in- surrection, Paris fut mis en état de sièg-e. Il fut question, 1. Le Conslituliovnel \u 3 janvier 1832. 2. Thureau-Dangin, l. H, p. 1. 3. Préface du Dernier jour d'un condamné, édition do 1832. oG VICTOR IlLGO APRES 1830 à ce moment, d'insérer dais le Xational une protestation revêtue de sig-natures. Victor Hug-o, que Sainte-Beuve avait prévenu de la part d'Armand Carrel, lui répondit par la lettre suivante Je ne suis pas moins indig-né que vous, mon cher ami, d3 ces misérables escamoteurs politiques qui font disparaître l'article i4 et qui se réservent la mise en état de siège dans le double fond tle leur aobclet. J'espère qu'ils n'oseront pas jeter aux murs de Grenelle ces jeunes cervelles trop chaudes, mais si g-énéreuscs. Si les fai- seurs d'ordre public essayaient d'une exécution politiiiue et que quatre hommes de cœur voulussent faire une émeute iOur sauver les victimes, je serais le cinquième. Oui, c'est un triste mais un beau sujet de poésie que toutes ces folies trempées de sang! Nous aurons un jour une répu- blique et, quand elle viendra, elle sera bonne. Mais ne cueillons pas en mai le fruit qui ne sera mùr qu'en août. Sachons altendre. La républicjue proclamée par la France en Europe, ce sera la couronne de nos cheveux blancs. Mais il ne faut pas souffrir que des goujats barbouillent de rougenotre drapeau. Une faut pas, par exemple, qu'un F. S..., dévoué il y a un an à la quasi-censure dramatique de M. d'Ar- out, clabaude à présent en plein café qu'il va fondre des balles. Il ne faut pas q l'un F... annonce en plein cabaret, pour la fin du mois, quatre belles guillotines permanentes dans les quatre principales places de Paris. Ces gens-là font reculer l'idée politique, qui avancerait sans eux. Ils effrayent l'honnête boutijuier, cpii devient féroce du contre-coup. Ils font de la république un épouvantait. 98 est un triste asticot. Parlons un peu moins de Robespierre et un peu plus de Washington. Adieu. Nous nous rencontrerons bientôt, j'espère. Je tra- vaille beaucoup en ce moment. Je vous approuve de tout ce que vous avez fait, en regrettant que la protestation n'ait pas paru. En tout cas, mon ami, maintenez ma signature près de la vôtre. 12 juin i832 '. 1. Sainte-Beuve, Portrails confemporains, édition de 1869, t. I, p. 4GG. LE ROI SAMUSE 57 III Je travaille beaucoup en ce moment... Le poète écri- vait alors le Roi s'amuse, commencé le 3 juin, — et non le i*"'', comme il est dit au tome II de Victor Hugo raconté ^. Le !''', il écrivait à Victor Pavie Que devenez-vous donc, mon cher Pavie? Nous n'entendons plus parler de vous, nous ne recevons plus de vos nouvelles et nous en sommes tout attristés. Est-ce que vous nous oubliez tout à fait? Est-ce que vous n'aimez déjà plus vos vieux et fidèles amis de Paris ? J'espère, je suis sur qu'il n'en est rien, mais écrivez-nous donc entre deux plaidoyers ; contez-nous ce que vous faites, ce que vous pensez et comment vous prenez le bonnet carré ; ce que devient votre âme, si pleine de pure et harmonieuse poésie, au milieu des embarras du parquet. Dites-nous que nous vous manquons un peu; dites-nous que vous n'êtes pas tout à fait malheureux, pour que nous ne soyons pas fâchés. L3S oreilles doivent vous tinter en Anjou; nous parlons si souvent de vous, ma femme et moi, de ce lundi périodique que vous nous aviez fait si aimable, de votre cher et bon père, de votre frère ; quand donc viendrez-vous tous les trois dîner avec nous? Ecrivez-moi, parlez-moi de vous tous ; écrivez-moi une longue lettre de quatre pages et d'une écriture bien fine, que ma femme me lira. Adieu, embrassez pour moi votre frère et votre père, [ue j'aime autant que vous et dans tous les sens de celte amphi- bologie, c'est-à-dire de tout mon cœur. Victor. i" juin -. \. Victor Huqo raconté, i. II, p. 374. 2. Cartons do Victor Pavie correspondance Victor Hugo. Îi8 VICTOR HUGO APRÈS 1830 Le poète ne fait aucune allusion au Roi s'amuse. II n'eût pas manqué d'en dire un mot s'il l'eût commencé précisément ce jour-là. Le manuscrit du drame porte d'ailleurs, à la première pag-e, ces deux lig'nes Commencé le 3 Juin 1882. Fini le sS juin i83a. Victor Hugo lut sa pièce au Théâtre-Français le i5 août. On trouve, à cette date, sur les registres de la Comédie-Française M. Victor Hugo. — Le Roi s'amuse. Comédie en cinq actes, en vers. — Reçue '. Lorsqu'une pièce était reçue à runanimità, le procès- verbal ne manquait jamais d'en faire mention. Cette l'ois, évidemment, l'unanimité manqua. Nous avons sur cette lecture l'impression de Sainte- Beuve, qui écrivait à Victor Pavie, le 28 août Mon cher Pavie, L'arrivée de votre frère me rappelle si vivement aux torts, non d"oubli, mais de négligence et de silence à votre égard, que j'ai hâte de me rappeler à votre amitié si vive et si éprou- vée... Hugo a lu l'autre jour, aux Français, sa pièce en cinq actes et en vers, le Roi s'amuse. Il en a une autre en trois actes et en prose qu'il dissimuleet qu'il ne démasquera qu'après la représentation de la première, mais elle est également ache- vée-. Je ne vous parlerai que du/?o?s'/se, que j'ai entendu. C'est François ler et Triboulet. Celui-ci a une fille charmante que le roi débauche sans savoir qui elle est ; il en résulte une douleur et un désespoir de ce pauvre fou, analogue à ce que vous avez vu dans la recluse de Notre-Dame ; Triboulet, c'est 1. Archives de la Comédie-Française. 2. Le i{oz.'î'rt/rtw.?e à peine terminé, Victor Ilugo avait fait aussi- tôt Lucrèce Borgia. LE ROI S'AMUSE 59 la recluse en homme. Le cinquième acte, qui se passe entre lui et le cadavre de sa fille pour tous personnages, est d'un tel effet que Ligier qui doit faire Trihoulet a pleuré durant tout cet acte. J'ai bien quelques petites opinions personnelles sur ce genre de drame et sur son degré de vérité humaine, mais je n'ai aucun doute sur l'impression qui sera produite et sur l'immense talent déployé dans cette œuvre radieuse de beaux vers. Je travaille capricieusement à mon roman, peu, — quelque- fois à des vers... Je me laisse vivre, ne comptant pas trop les jours et n'en sentant pas trop le poids... Tout ce qu'il y a de Lamennais est dispersé. M. de Lamennais rejoint la Belgique par l'Allemagne et Munich où il verra Baader. M. Gerbet est à Bruxelles; M. Lacordaire est revenu de la campagne ici j'espère qu'ils se rallieront cet hiver. Boulanger est sombre , quoique faisant de charmantes choses. Antony Deschamps, fou avec raisonnement; De Vigny, toujours aigrelet et amoureux; Dumas, en voyage en Savoie avec son amie; Brizeux, revenu d'Italie, est allé en Bretagne '... répétitions du Roi s'amuse ne commencèrent pas^ tout de suite. Le 7 septembre, au moment d'aller, comme il le faisait tous les ans, s'installer pour vm mois, avec sa famille, chez M. Bertin l'aîné, dans son aimable maison des Roches, à Bièvre, Victor Hugo écrivit à M. le baron Taylor, royal près la Comédie-Française Ce jeudi, 7 septembre. Je pars, mon cher Taylor, après-demain, samedi, à une heure après-midi. Je reviendrai à Paris exprès pour la lec- ture 2, mais comme je serai obligé de retourner dîner à Bièvre à six heures et qu'il y a trois heures de chemin, il faudra absolument que la lecture soit finie à trois heures au plus tard et, par conséiiuent, qu'elle ait commencé au plus tard à dix heures et de/nie du matin. Je vous serai donc reconnais- \. Cartons de Victor Pa vie correspondance Sainte-Beuve. 2. La lecture aux acteurs pour Ja distribulion des rôles. 60 VICTOR HUGO APRES 1830 sant de faire la convocation ce jour-là pour dijc heures. Je serai forcé, pioi, de me lever à six heures du matin, c'est une dure extrémité, mais je m'y résigne. Vous trouverez ci-contre une ébauche de la distribution. J'aurais bien besoin de vos bons conseils pour cela, et vous seriez bien aimable de venir me voir un moment pour cet objet demain ou après-demain matin avant midi. Vous savez combien est entière ma confiance en vous. Mlle Mars accepte-t-elle ? Monrose désire-t-il? Qui me con- seillez-vous, à défaut de Mlle Mars, Mlle Anaïs ou Mlle Bro- card? Je voudrais bien vous parler aussi de Desmousseaux que j'aime et que j'estime et à qui je ferai un beau rôle avant peu. ^'ous voyez que j'ai un million de choses à vous dire, sans compter les amitiés. Victor. Il serait fort à souhaiter que M. Cicérl et le directeur des costumes fussent au théâtre le jour de la lecture pour que je pusse leur parler '. Mlle Mars refusa le rôle que lauteur désirait lui con- fier; elle fut remplacée par M"*^ Anaïs. Les répétitions commencèrent vers le milieu de septembre; elles conti- nuèrent en octobre. A ce moment, Victor Hug-o était revenu des Roches, et il lui fallait mener de front les études de sa pièce et son déménag-ement. Au lendemain de la première représentation à'Hernani, il avait quitté la rue Notre-Dame-des-Champs pour larue Jean-Goujon. A la veille de la première représentation du Roi s'amuse, il quittait la rue Jean-Goujon pour la place Royale. Le 3o octobre 1882, il écrit à MUe Louise Bertin Il faut que vous me plaigniez, d'abord et beaucoup, d'avoir quitté les Roches, ensuite un peu d'être depuis huit jours 1. L'original de cette lettre appartient à M" Bartet, de la Comédie-Française. Elle a été publiée par M. Jehan Yaller dans le Figaro du 11 novembre 1882. LE ROI S'AMUSE Cl dans l'exécrable tohu-bohu d'un déménag-emcnt, fait à l'aido de ces machines prétendues commodes qui ont aidé tant de pauvres diables à déménager en masse et pour leur dernier loçis, à l'époque du choléra. Voilà huit jours que je suis dans le chaos, que je cloue et que je martèle, que je suis fait comme un voleur. C'est abominable. Mettez au travers de tout cela une répétition où je suis forcé d'aller, et le portrait i qu'on peut voir chez Ing-res, que j'ai la plus grande envie de voir, et que je n'ai pu encore aller voir! Voilà bien des voir dans la même phrase, mais ; que voulez-vous ? c'est le style d'un garçon tapissier que je vous envoie aujourd'hui... On me joue du 12 au i5 novembre "... Dans son numéro du jeudi matin 22 novembre, écrit et composé la veille, le Journal des Débats publia, en troisième pag-e, entre deux filets, l'avis ci-après, rcdig-é sous les yeux du poète, sinon par le poète lui-môme. C'est demain que la Comédie-Franeaise donne la première représentation du nouveau drame de M. Victor Hugo le Roi s'ainase. Un grand intérêt se rattache à ce nouvel effort d'un esprit de premier ordre qui, jusqu'à ce jour, a été en progrès. Les questions d'art et de poésie franchement débattues, et débattues de très haut, sont trop rares aujourd'hui pour que le parterre duThéàtre-Francais n'accorde pas à la tragédie d'un poète hors de ligne l'intérêt et l'attention qu'il a déjà accordés à llcrnuni ci À Marion de Lovine. Dans cette note semi-officielle, Victor Hug-o faisait ap- pel au parterre; pour être plus sûr de la réponse, il s'était réservé de le composer lui-même, comme on peut s'en a surer en consultant le tableau de la recette du 22 no- 1. Portrait de M. Berlin aîné. 2 Lellies Viclor ILmjo uni- Berlin. > VICTOR HUGO APRÈS 1830 vembre. En voici le détail, copié sur le bordereau jour- nalier du théâtre 12 premières loges à G fr. , 72 » 35 parterres à 2 f r 70 » 12 deuxièmes i^aleries à i fr. 00. . . . 18 » 67 loçes journalières prix divers. . . iqAo » Suppléments 18 90 Billets de caisse i 5o Extra d'aro-ent 2 » 33 stalles de balcon à 7 f r . 23 1 » 38 stalles d'orchestre à 7 fr 26G » 82 stalles de i^e galerie à 5 f r 4io » Total 3o38 4o ' Il ne fut donc délivré au bureau que 35 billets de par- terre et 12 billets de deuxième g-alerie. Pour l'orchestre, les g-aleries et secondes, les secondes et les troisièmes lo- g-es, on fit mieux encore ; toutes les places, sans exception, furent données aux amis de lauteur. Dès quatre heures, ils étaient à leur poste, sous la conduite de leurs chefs, Célestin Nanteuil, Achille Devéria, Théophile Gautier, Jehan Duseig-neur et Pétrus Borel, le lycanthrope. Cha- cun avait apporté son dîner, et bientôt à l'odeur des pipes et des cig-ares se mêlèrent les parfums du fromage et du saucisson à l'ail. Quand, à six heures un quart, entrèrent les payants, \esphilistins, les académiciens, ils se sen- tirent pris à la gorge par ces odeurs acres et répugnantes. Les dames en grande toilette respirèrent leurs flacons d'essences, pendant qu'à côté d'elles, au balcon et dans les log-es, leurs voisins braquaient leurs lorgnons sur les bousingots en bérets et en casquettes rouges, sur les Jeune-France à la longue chevelure et à la barbe pointue. 1. Archives de la Comcdie-Française. LE ROI S'AMUSE C3 Si discrète qu'elle fût, cette petite manifestation aristo- cratique devint le sig-nal d'un horrible tumulte. Etudiants et rapins, boiisiiigots et Jeune-France hurlèrent furieu- sement la Marseillaise et la Carmagnole, et c'est au bruit du Ça ira qu'à sept heures précises le rideau se leva sur une salle fiévreuse, violemment surexcitée, et, dans les deux camps, prête à la bataille. Au moment où l'on allait commencer , dit Victor Hugo raconté, la nouvelle se répandit dans le théâtre qu'un coup de pistolet venait d'être tiré sur le roi. Ce fut immédiatement la conversation de toute la salle, la toile se leva au milieu de la préoccupation g-énérale, et le pre- mier acte, médiocrement joué d'ailleurs, fut g-lacial. La scène de Saint- Vallier réchauffa un peu cett€ Sibérie *. » — Il faut croire qu'en ce temps-là les nouvelles restaient bien long-temps à se répandre, puisque ce serait seulement le jeudi 22 novembre, à sept heures du soir, que l'on aurait appris au Théâtre-Français l'attentat commis sur la personne du roi le lundi ig novembre, à deux heures dix minutes de l'après-midi, sur le Pont-Rojal 2. Accusé d'être l'auteur de cet attentat, le citoyen Louis Berg-eron, étudiant en droit, fut acquitté par le jury de la Seine 3. En tout cas, il est certainement innocent de l'accueil g-lacial fait au premier acte àwRoi s'amuse. La tirade de Saint-Vallier, admirablement dite par Joanny, avait été saluée d'applaudissements frénéticjucs. Vous vous en êtes donné ! Vous avez bien applaudi ! » criaient à ceux du parterre les g-ens des log-es et des baig-noires, qui s'apprêtaient à prendre leur revanche'*. 1. Victor Ilugo raconté, t. IF, p. 37S. i. Attentat contre la personne du roi. Affaire du coup d" pis- tolet du 19 novembre IS3'2. — Annuaire historique de Lesiir. 3. Le 18 mars 1833. 4. Épaves, par Léon Aubincau, p. 08. 64 MCTOR HUGO APRÈS 1830 En attendant, le parterre et l'airiphlthéàtre trépignaient daise, et, croyant déjà tenir la victoire, cliantiient sur Tair de Marlborough L'Académie fist morte. Mironton ton ton mirontaine, L'Académie est morte, Est morte et enterrée. Au second acte, le monolog-ue de Triboulet, où Lig-ier fut très beau, et la scène de Triboulet et de sa fille Oh! ne réveille pas une pensée amère..., valurent aux acteurs et à la pièce de nouveaux applau- dissements ; mais, à la fin de l'acte, quand Triboulet, à qui Clément Marot a bandé les yeux, tient lui-même, le long- du mur de sa maison, l'échelle qui sert aux gentils- hommes à enlever sa fille et à l'emporter demi-nue et bâillonnée, ce fut au tour des siffleurs d'avoir le dessus. A ce moment, L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme. Sauf une éclaircie, pendant la scène du troisième acte, où Triboulet redemande sa fille aux courtisans, la tem- pête n'allait plus cesser, les sifflets allaient jusqu'à la fin faire rag-e. En vain les amis de l'auteur s'époumonnaient à crier A bas les brutes! A bas les stupides^ ! leurs protestations ne faisaient qu'accroître le tumulte et ajouter encore au bruit des huées. Le quati'ième acte fut un dé- sastre; le cinquième fut une déroute. De ce cinquième acte, destiné, d'après Sainte-Beuve, à produire un si prodigieux effet, pas un seul vers n'avait été entendu. Quand la toile tomba, tous les spectateurs étaient debout, criant, se me- 1. L'Histoire par le théâtre, par Théodore Muret, t. III, p. 200, -Théodore Muret assistait à la représentation. LE ROI S'AMUSE Go naçant du poing-, échang'eant des injures et des provoca- tions. Le rideau se releva lentement. Lig-ier s'avança pour proclamer le nom de l'auteur. L'hostilité, dit Victor Hiiffo raconté, l'hostilité, de même qu'à Marion de Lorrne, laissa nommer l'auteur sans protestation^. » C'est une erreur. L'apparition de Lig-ier ne suffit point à chansrer ainsi la tempête en bonace. On lit dans le Cour- rier des théâtres Venu pour annoncer le poète, Lig-ier a dû se taire fort long-temps en présence d'une horrible bourrasque. Mais, saisissant un moment de fatig-ue et dégag-eant son discours de la formule accoutumée, cet acteur a crié Victor Hvgo 2.' » Le lendemain , dans la matinée , le poète recevait de M. deLasalle, directeur de la Comédie-Française, le billet suivant Il est dix heures et demie, et je reçois à l'instant YorJre de suspendre les représentations du Roi s'amuse. C'est M. Taylor ipil nie communique cet ordre de la part du ministre. Ce 23 novembre. Suspendue le matin, la pièce était interdite le soir. L'ordre d'intei^diction était ainsi conçu Le ministre secrétaire d'Etat au département du comniprce et des travaux publics, vu l'article i4 du décret du 9 juin i8uj; considérant que, dans des passai>-es nombreux du drame représenté au Théâtre-Français, le 22 novembre 1882, et inti- tulé le Roi s'amuse, les mœurs sont outrat^-écs, nous avons arrêté et arrêtons Les représentations du drame inlitidé Ir Roi s'amuse sont désormais interdites. Si/iit' comte d'ARCouT. \. Victor Iluf/o racunli', t. II, p. SSL 1'. Numiiro du 23 novembre iSSS. 66 VICTOR HUGO APRÈS 1S30 En apprenant que sa pièce était interdite, le poète res- sentit, — ilTaffirme, du moins, — une immense surprise. a Le premier mouvement deVautenv fut de douter. L'acte était ai-bitraire au point d'être incroyoble... L'auteur, ne pouvant croire à tant d'insolence et de folie, courut au le fait lui fut confirmé de toutes parts... Nous le répétons, lorsqu'un pai^eil acte vient vous barrer le passag"e et vous prendre brusquement au collet, la pre- mière impression est un profond étonnement^ •» Victor Hug-o fut-il aussi étonné que cela ? Il nous est bien per- mis de n'en rien croire, lui-même, dès le 3o août, sig-nait avec le libraire Eugène Renduel un traité par le- quel il lui vendait la première édition de son drame, et que ce ti^aité renfermait un article prévoyant, en termes exprès, le cas où le ministre en interdirait la représenta- tion*. Ce fait incroyable, ce fait auquel l'auteur ne pou- vait croire, il y avait trois mois quïl s'y attendait ! L'interdiction une fois prononcée, il s'agissait pour Victor Hug-o d'en tirer bon parti et de s'en faire une superbe réclame. C'était son droit, après tout, et on va voir s'il sut en user. Le 26 novembre, il écrit au rédacteur du Constitu- tionnel Paris. 2O novembre 1882. Monsieur, Je suis averti qu'une partie île la g-énéreuse jeunesse des écoles et des ateliers a le projet de se rendre ce soir ou de- i. Préface du Boi s'amuse, 30 novembre 1832. 2. Le liomanlisme et l'éditeur lienduel, par Adolphe Jullien, ili. IV. — L'autour a bien voulu me permettre de prendre com- municalion du manuscrit de sou ouvrage, composé d'après les papiers d'iiugéne Renduel et non encore publié. Le chapitre iv est consacré aux relations de Victor Hugo. avec Eugène Renduel. Quelques extraits de ce chapitre ont paru dans le Figaro du 23 novembre 1882. LE ROI S'AMUSE Cl main ail Thôàlre-Fraiirais, pour y réclamer /r Uni s'amuse cl pour protester hautement contre l'acte d'arbitraire inouï dont cet ouvrage est frappé. Je crois, Monsieur, qu'il est d"autres. moyens d'arriver au châtiment de cette mesure illcçale, je les emploierai. Permettez-moi donc d'emprunter, pour cette occa- sion, l'orçanc de votre journal pour supplier les amis de la liberté, de l'art et de la pensée de s'abstenir d'une démonstra- tion violente, qui aboutirait peut-être à l'émeute que le g-ouver- nement cherche à se procurer depuis si longtemps. Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération dis- tinguée. Victor Hugo ^ A'ictor Hugo, qui accusait le gouvernement de cJier- clier à se procurer une émeute, ne pourrait-il pas être soupçonné lui-même, à plus juste titre, d'en avoir désiré une, ce jour-là, une jolie petite émeute, nullement répu- blicaine d'ailleurs, et faite aux cris de Vice le Roi... s'amuse! Malheureusement, l'émeute souhaitée ne vint pas. Ni le soir, ni le lendemain, la généreuse jeunesse des écoles et des ateliers ne manifesta rue de Richelieu. Force fut donc au poète d'employer les autres moyens, de traduire les sociétaires du Théâtre-Français à la barre du tribunal de commerce, de traduire ]M. d'Argout et ses collègues à la barre des journaux. Dans les derniers jours de novembre, il adressait ce billet à Eugène Renduel J'ai vu hier au soir Carrcl ; tout est convenu. 11 a clé excel- lent. Je vous conterai la chose en détail. Sainte-Beuve peut faire l'article comme il le voudra et le porter aujourd'hui avec le fragment de préface. Carrel mettra tout. Carrcl veut, en outre, un grand article politipie pour un de ces jours sur l'affaire. A'ous savez que c'est Odilon Barrot qui plaidera pour moi venez me voir. Voici {uel[ues lignes jiour le Juunxal des Dibals pi'un de ]. Le Constitutionnel, 21 novouibrc 4832. 68 VICTOR }1UG0 APRÈS 1830 nos amis nra faites hier au soir. Elles sont en trop grosses lellrcs, ce qui serait ridicule. Vous ferez bien de les recopier et de les porter tout de suite. Tout à vous, Victor H. ^'o\ez Sainte-Beuve et les journaux '. Point de journal, en oi\vt, qui ne reçût la visite de Renduel, de Hugo ou de l'un de ses amis, et qui, à la veille du 4 décendjre, jour fixé pour la mise en vente du drame et de sa préface, ne publiât une réclame dans le Sl-enre de celle-ci Le Roi s'amuse, drame de M. Victor Hug-Q, dont les représentations ont été défendues par ordre du ministre, paraîtra lundi, sans remise, à la librairie dEug-ène Renduel. On assure que jj/us de mille exemplaires sont retenus d'avance. Le jour de la mise en vente, nouveau billet du poète à Renduel Tâchez, mon cher éditeur, de venir demain, à heures, déjeuner avec moi. J'ai mille choses importantes à vous dire. Il faudra't que nous allassions ensemble chez votre ag-réé pour que l'assignation au théâtre soit donnée dès demain. Tout cela est convenu avec Odilon Barrot. jue jai vu ce matin. Apportez-moi en même temps Un exemplaire du Roi s'amuse, un exemplaire de A^otre- Dame de Paris, pour Bernard de Rennes, qui s'est si puis- sanmient entremis clans TafFairc. Un exemplaire du Roi s'ainiisc, un exenqlairc de Marion de Lorme pour Odilon Barrot. Je crois cpic nous allons faire un bruit du diable-. Appelée devant le tribunal de commerce, le vendredi 7 décembre, latlaire de ^'iclor Hugo contre le Théàtre- 1. Afldlplie .lullien. 0J3. cU. 2. Ihid. LE ROI S'AMUSR C9 Français fut renvoyée à dix jours. On lit dans lesjou;- naux du 8 L'affaire de M. Virfor Huiijo contre la Comédie-Franeaise a été appelée ce matin devant le tribunal de commerce de la Seine. M. Ilut-'o et M. Odilon Barrot, son avocat, étaient ab- sents. Mais M. Victor Hug-o a demandé, par rintermrdiaire da son agréé, que la Comédie-Française fût condamnée à conti- nuer les représentations du Roi s'amuse et à lui payer l\oo fr. d'indemnité pour chaque jour où cette pièce aurait dû être jouée. L'affaire a été renvoyée aux grandes audiences des lun- dis et mercredis. Victor Hng-o entendait Men, en effet, que ce serait là une grande audience. Il prit .ses dispcsitions comme T^ouT nnc première le tribunal, après tout, n'était pas autre chose pour lui qu'un théâtre, et, ici comme là, il fallait qu'il eût une bonne salle. L'avant-veille de Tau- dience, le lundi 17 décembre, il donne à Henduel s s dernières instructions C'est mercredi que je plaide. Je crois, mon cher éditeur, qu'il est inqortant pour vous, pour moi, pour le retentissement du livre et de Taffaire, que la chose soit énergiquement annoncée la veille par les jour- naux. Voici sept petites notes que je vous envoie, en vous priant d'user de toute votre -influence pour qu'elles paraissent demain dans les sept principaux journaux de l'opposition. Vous ferez bien de les porter vous-même et d'en surveiller un peu l'insertion. Faites-en d'autres copies et ajoutez-y un;^ ligne pour votre livre, si vous voulez, je me repose d.' ceci sur vous, n'est-ce pas ? Vous comprenez combien c'est imiiorlaiil. Répondez-moi un mot et venez donc diner avec luoi un de ces jours. Votre ami, Victor Ilctio. Ce lundi mutin. Voudrez-vous aussi remettre à la bonne e\einpl;i!r,"s du Roi s'amuse sur mon reste ' i i. Addlpiie Julli.'ii, 071. cit. 70 VICTOR HUGO APRÈS 1830 Les petites notes préparées par le poète ne s'éo-arèrent point en chemin, et, le i8 décembre au matin, on lisait dans jîresque tous les journaux C'est décidément morcredi i, à midi, que sera appelé devant le tribunal de commerce le procès de M. Victor Hut>-o contre la Comédie-Française pour le Roi s'amuse. M. Odilon Barrot plaidera pour l"ouvra£>-e si illégalement arrêté par le mi- nistère. M. Victor Hnrjo compte prendre aussi la parole. Le succès de lecture que le drame obtient et la mesure arbitraire du g-ouverncment donneront à cette audience un grand intérêt de curiosité. Au jour fixé, une foule immense envahit le palais de la Bourse, où le tribunal Je commerce tenait ses audiences. Me Léon Duval plaidait pour le Théâtre- Français ; M" Chaix-d'Est-Ang-e, pour le ministre des travaux publics, à qui ressortissaieut alors les théâtres et que la Comédie-Française avait appelé en g-arantie. A'ictor Hugo prit la parole après son avocat et pro- nonça une longue harangue, toute pleine de belles antithèses, où il opposait à M. d'Ar^out et à ses arrêtés Napoléon et ses victoires. Alors, s'écria-t-il en termi- nant, alors c'était grand, aujourd'hui c'est petit... Il n'y a eu dans ce siècle qu'un grand homme, c'est Napoléon, et une g-rande chose, la liberté ; nous n'avons plus le grand homme, tâchons d'avoir la grande chose. » Ce discours fut suivi d'applaudissements redoublés, partant du fond et du dehors de la salle. Le président fit cette observation Une partie du public oublie qu'on n'est pas ici au spectacle. » Le lendemain, la Gazette des Tribunaux terminait ainsi son compte-rendu de l'autlicnce du 19 décembre Nous croirions manquer à un devoir si nous terminions cet article sans flétrir de toute Ténerg-ie d'un blâme indépendant l'indicentc conduit? d'une partie de l'auditoire pendant les dé- LE ROI S'AMUSE 71 bats. Pour respecter si peu Injustice consulaire, il faut se res- pecter bien peu soi-même, il faut avoir bien peu le sentimr^ut de ce qui est dig'ne et convenable. Nous plaig-nons le tal Mil condamné à subir de tels admirateurs '. Le tribunal se dôclara incompétent, renvoya les par- ties à se pourvoir devant qui de droit et condamna Victor Hug-o aux dépens '-. Au mois d'août i83o il n'avait pas compris qu'avant de chanter la révolution triomphante, avant d'insulter le gouvernement tombé, il se devait à lui-même de renoncer à la pension cju'il tenait de la Restauration. Au mois de décembre 1882, au moment de jeter Tinsulte aux ministres et au g-ouvernement de Louis-Philippe, il ne comprit pas davantag"e qu'il devait commencer par renvoyer à JNL d'Arg-out le brevet de la pension inscrite à son nom sur la liste du ministère de l'intérieur. Il fallut que les journaux ministériels sig'ualassent au public l'étrangeté de sa conduite, pour qu'il se décidât enfin, le dé- cembre, à déclarer cpi'à l'avenir il ne passerait plus à la caisse du ministère. Vingt ans s'écoulent; deux révolutions passent sur ces incidents. Tout le nionde les a oubliés. Victor Hug-o, lui, se souvient, et, par deux fois, dans ses Châtiments, il inscrit le nom du ministre qui, en l'an de grâce 1882, lui joua un si vilain tour. Il fait rimer d'Arf/ont avec é/oat ; il écrit Ce ventre a nom dllantpoul, co nez a nom d'Argoiit. Et un peu plus loin Voilà ce. que curés, évoques, talapoins, Au nom du Dieu vivant, démontrent en trois points. Et ce que le filou qui fouille dans ma poche Prouve par A plus 6, par Arf/ont plus Baroclio •'. 1. Gazplle des Irib anaux, 20 décembre 18;îi>. 2. Ibid., o janvier I800. 3. Les Châtiments Eblouisseiucnls et AJuvc/ial. 72 VICTOR HUGO Al'RES 1830 Si Victor Huefo avait eu à se plaindre de M. dArg-out, il n'avait eu qu a se louer d'Eugène Renduel, l'éditeur du Roi s'amuse. Il ne se faisait pas faute cependant de raconter que Renduel avait voulu le voler. Voici son récit, tel que le rapporte l'un de ses secrétaires, M. Ri- chard Lesclide, dans ses Propos de table de Victor Hugo Eugène Renduel vint voir Victor Huço pour lui acheter la première édition du Roi s'amuse. Le traité fut conclu sans difficulté, au prix de i franc de droit d'auteur par exemplaire ; on devait tirer à deux mille exemplaires. Quelques jours après, le poète va au ministère. — Eh hien, lui dit-on, vous devez être content? — Pas trop, dit-il, l'interdiction rte sera pas levée. — Mais quel succès de librairie ! — Croyez-vous? — Parbleu ! Nous venons de recevoir la déclaration de l'Im- primeur il tire à ving-t mille. — Ahl dit Hugo; c'est bon à t^avoir. Il prend une voiture, il arrive chez Renduel. — Eh bien, lui dit Hugo, le Roi s'amuse va-t-il? — Il ne va pas mal. On causa pendant un quart d'heure. Rien qui ait trait à la question du tirage du livro. Le poète met vainement l'éditeur sur la voie. Soit oubli, soit distraction, Renduel ne s'explique pas. — Enfin, dit Victor Hugo, est-il vrai, n'esf-il pas vrai que vous ayez fait un tirage à ving^t mille ? — En effet, dit Renduel, un peu ému, j'allais vous en pré- venir. Voici un bon de francs ^. Les papiers de Renduel font bonne justice de la fable inventée par Victor Hugo. Le traité du Roi .i'amiise est du 3o août. En voici les conditions principales Tirag-e à deiur mille exemplaires, plus deux cents de 1. Propos de table de Victor Hugo, recueillis par Richard Les ' clide,p. 181.— Paris, 1885. LE ROI S'AMUSE 73 mains de passes et cinquante réservés à l'auteur; — tous les exemplaires devront être revêtus de la griffe de Victor Hugo — mise en vente dix jours seulement après la première représentation, sauf consentement de l'auteur pour abrég-er ce délai; — l'auteur rentrant de droit dans sa propriété au bout d'une année à dater de la mise en vente, ou même auparavant, si les deux mille exemplaires étaient épuisés avant ce délai ; comme prix quatre mille francs ainsi échelonnés mille francs comptant, mille le lendemain de la mise en vente, et deux mille en deux bil- lets, l'un à six, l'autre à douze mois de l'acte sig-né. — Un ai^ticle additionnel annulait le traité dans le cas où la représentation du drame serait interdite et portait que l'auteur serait tenu de rendre à l'éditeur l'arg-ent et les billets reçus. Les droits de l'auteur étant fixés à deux francs par exemplaire, et non à un franc, c'est donc 4o,ooo francs et non 20,000 que Victor Hugo aurait du toucher, si son récit était vrai. Or il n'a touché ni 4o,ooo francs, ni 20,000^ ni même 4ooo francs, mais 2000 seulement. Ses reçus sont là qui en font foi. Le 3o août, Renduel lui versa 1000 francs le 5 décembre, le lendemain de la mise en vente, il lui remit une seconde somme de 1000 francs, mais contre un reçu définitif et pour solde. Sur les 4ooo francs stipulés, l'auteur en touchait seulement 2000 ; de son côté, l'éditeur n' pas du droit que lui donnait l'article additionnel du traité, de se faire rembourser les 1000 francs qu'il avait payés le3o août. Bien qu'il ne l'eût payé que 2000 francs, le Roi s'amuse fut loin d'être une bonne affaire pour Renduel. Le pre- mier tirag-e — à deux mille exemplaires — fut si long- à s'écouler que l'éditeur dut refaire des titres avec cette mention deuxième , puis troisième édition, pour 74 VICTOR HUGO APRES 1830 activer la vente, si c'était — et cepemlant il n'en vit pas la fin^. Et maintenant voici la morale de la fable do Victor Hug-o. Si Eug-ène Rendncl n avait pas conservé avec soin tous ses papiers et s'il ne les eût remis en bonnes mains, sa mémoire serait restée charg-ée de l'accusation infa- mante dirig-ée contre lui par le poète. La belle affaire après tout que l'honneur d'un homme! Et Victor Hugo était-il donc pour s'inquiéter d'une telle misère? De mi- ni mis non ciii'ctf Victor. En dépit des colèresde Victor Hugo contre M. 'd'Arg-out et de son long ressentiment, le ministre de 1882 lui avait rendu service en interdisant son drame. On le vit bien, cinquante ans plus tard, le .soir de la deuxième repré- sentation du Roi s'amuse, le22 noveiidn-e 1882. Le poète était alors à l'apogée de sa gloire ; on ne le combattait plus, on ne le discutait plus. Tous les spectateurs s'étaient rendus au Théàtre-Françai-s pour l'applaudir, pour l'ac- clamer, avec le ferme propos de racheter par leurs bravos mille fois répétés les injures d'antan, les sifflets d'autre- fois. A la monarchie, d'ailleurs, avait succédé la répu- blique, et, ce soir-là, dans la salle, aux loges comme au parterre, au balcon comme à l'amphithéâtre, tout le monde était plus ou moins bousingot. Ce que fut cette soirée, on se le rappelle. A mesure que se déroulait la pièce, la déception, l'étonnement , la stupeur allaient grandis- sant. Les avaient peur d'eux-mêmes. Les vers tondjaientau milieu d'un .silence morne, respec- I. Le Romantisme el l'édileur Rendue!, par Adolphe Jullien, cil. IV. LE ROI S'AMUSE 75 tueux, navré, plus cruel cent fols que les colères et les huées de 1882 . Ah ! j'imagine que parmi les survivants de i83o, parmi ceux qui avaient appartenu aux vieilles bandes d'IIernani et qui conservaient encore, précieuse relique, le petit carton roug-e sombre, marqué de lagriflc Hierro, aveclequel ils étaient entrés dans la sallele 20 fé- vrier i83o, plus d'un a dû être tenté de s'écrier Mais sifflez donc, malheureux ! Bourg-eois et philistins, sifflez donc, à la fin ! Sifflez, pour que nous puissions applaudir, pour que nous puissions nous lever et nous battre, pour qu'il ne soit pas dit que notre vieux maître ne soulève plus les orag"es, que ses hardiesses n'ont plus le don d'irriter, que ses audaces n'ont plus le don d'émouvoir, que ses tempêtes ne sont plus que des bonaces , et qu'enfin sa pièce est morte ! Elle est morte, en efl'et, et bien morte. Triboulet n'a jamais eu de femme ni de lille. Diane do Poitiers, fille de Jean de Poitiers, comte de Saint- Vallier, n'a pas été la maîtresse de François I*^''i. Le drame his- torique de Victor Hug-o repose donc tout entier sur une fable. Mais ce n'est pas seulement la vérité de l'histoire qui est foulée aux pieds dans /o, écrivait M. en i83k n'ont fait que renchérir sur les drames à la suite desquels ils sont venus, 1. La Quotidienne, 11 février 1833. 2. Correspondance de Gœllie avec Zclter. 3. La prouiiùre représentation de la Tour d? Nesle eut lieu, à la Porte le '2'. mai 1832. LUCRÈCE BORGIA 80 hurlant là où ceux-ci n'avaient fait que crier, empoison- nant par masses là où ceux-ci s'étaient contentés d'em- poisonnements individuels, mettant toute l'action dans le spectacle là où ceux-ci en avaient fait deux parts à peu près ég-ales, imitant ou exag'érant,deux choses dont l'une est la conséquence de l'autre 1. » Ce qui appartient en propre à Victor Hug-o, c'est cette antithèse perpétuelle de deux éléments contraires, dont il a déjà tant abusé et qui reparaîtra maintenant dans toutes ses œuvres. Il prend ici la difformité niorale la plus hideuse, la plus repoussante, la plus complète' », etdans ce monstre, dansLuci'èceBorg-ia, il met une mère, comme il a mis un père dans cet être difforme et misérable, Ti'i- lOulct, — un amant dans cet autre monstre, Quasimodo, — une vierg-e dans cette courtisane, Marion de Lornie. A se répéter ainsi, à donner pour base et pour support à ses romans et à ses pièces de théâtre la même thèse, — et la même antithèse, — l'auteur s'exposait à être accusé de manquer d'invention, d'être dépourvu du génie créateur. Cette thèse n'avait-elle pas, de plus, le tort d'être con- traire à la nature et à la vérité humaine, d'ôter au drame cette vraisemblance qui est la vérité dramatique? N'avait- elle pas enfin cela contre elle d'être immorale ? La leçon, dit très bien M. Saint-Marc Girardin, la lec;on qui sortait de la tragédie ancienne, telle que l'avait conçue Racine dans sa Phèdre, c'était l'idée qu'il ne fallait qu'une seule mauvaise passion pour perdre une âme; leçon austère et dure, qui fait trembler l'homme sur sa fragilité et qui lui inspire un scrupule et une surveillance perpétuelle; leçon die-ne d'un siècle chrétien et dii-ne d'un élève de Port- 1. Revue de Paris, t. XXV, p. 313. 2. Préface de Lucrèce Borgia. 90 VICTOR HUGO APRES 1830 Royal, comme était Racine. La leçon morale cfni sort de nos drames modernes, c'est qu'il ne faut qu'une seule ]onne qualité pour excuser beaucoup de vices; leçon in- dulgente et qui met le cœur de l'homme fort à l'aise *. » En tète de Lucrèce Borgia, Victor Hug-o a écrit ces lignes L'auteur de ce drame sait combien c'est une grande et sé- Heuse chose que le théâtre. Il sait que le drame a une mission nationale, une mission sociale, une mission humaine. Quand .il voit chaque soir ce peuple si intellisj-ent et si avancé, qui a fait de Paris la cité centrale du progrès, s'entasser en foule devant un rideau que sa pensée, à lui chétlf poète, va soulever le moment d'après, il sent comhien il est peu de chose, lui, devant tant d'attente et de curiosité; il sent que si son talent n"est rien, il faut que sa probité soit tout; il s'interroge avec sévérité et recueillement sur la portée philosophique de son œuvre, car il se sait responsable et il ne veut pas que cette foule puisse lui demander compte un jour de ce qu'il lui aura enseigné. Le poète aussi a charge d"àmes. Il ne faut pas que la multitude sorte du théâtre sans emporter avec elle quelque moralité austère et profonde. Le poète a charge d'âmes, il se sait responsable . il saitqu'd a une mission nationale, une mission sociale, une mission humaine; et pour remplir cette triple sion, il écrit Lucrèce Borgia! Il dénonce TEg-lise à la haine et au mépris delà foule, comme tout à l'heure il lui dénonçait la royauté! Il étalesoussesyeux, pendant trois, heures, les crimes les plus exécrables, le viol, l' l'empoisonnement, l'assassinat^ et montrant au peuple cet amas de hontes et de scélératesses, il lui dit Voilà rÉg-lise romaine! Voilà le Saint-Père! Voilà le Pape, et ses fils et sa fdle ! » De tels crimes, s'ils ont vraiment existé, relèvent de 1. Cours de littcralure dramatique, i- I, p. 32i. LUCRÈCE BORGIA 91 riiistoire; à elle de les raconter et de les flétrir, dcn tirer, pour ses lecteurs, des cnscig-nements et des leçons. Les traduire sur la scène, les jeter en pâture à une multitude ignorante, c'est flatter ses plus mauvais instincts, éveiller, exciter ses plus basses passions. Et si l'auteur, si le poète Lafoue ainsi la relig-ion,en un moment où l'ag-itation est dans les esprits, où les croix abattues ne sont pas encore relevées, où les ég-lises saccag-ées sont encore en deuil, s'il fait cela, le poète fait une lâche action! Sur ces crimes, d'ailleurs, lalnmière a été faite ; l'his- toire a prononcé. Le protestant William Roscoe, dans sa Vie de Léon X^, que Victor Hugo am^ait pu lire, puis- qu'elle avait été traduite dès 1808 ; le protestant Ferdi- nand Grcg-orovius, dans ses deux volumes sur Lucrèce Borf/ia ^, ont déchargé sa mémoire des ci^imes que lui avaient imputés ses ennemis. La vérité est qu'elle ne fut ni un ange ni un démon, beaucoup plus éloignée du démon qu'elle ne l'est de l'ange ». Le mot est de Paul de Saint-Victor ^. Les pièces d'archives réunies en dernier lieu par l'historien Gregorovius, si elles n'ont pas dissipé toutes les ombres amassées .par la légende autour de la sœur de César Borgia, éclairent cependant d'un jour fa- vorable la figure de celle cjue le loyal serviteur », ce vertueux et naïf historien de notre Bayard, appelle la bonne duchesse ». — La bonne duchesse, dit-il, à propos de l'entrée de son héros et de ses compagnons d'ar- mes dans la ville de Ferrare, après la prise de Bastei, la d. Vie et Pontificat de Léon X, 4 vol in-4. Londres, I8O0; ira luitspar P. F. Henry. Paris, 1808-1816, 4 vol. in-8. —\o\. à h» lin du tonicl", la Disse/ tntion sur Ip caractère de Lucrèce Borgia. 2. LUCREZIA BORGIA, nacli Vrluinden iind Correspondenzen ilirer eigenen zeit, — par Fcrdiujuid Giegororius. Stutt{;aid, 1875. — Traduit en français par M. l'atil Koj^naud. Paris, 1876, deux vol. in-8. ;. Victor liu'jo, pai'Paul de SainL-Vidor, jt. 70. 92 VICTOR HUGO APRÈS 1830 bonne duchesse, qui était une perle en ce monde, fît aux Français merveilleux accueil, et, tous les jours, leur fai- sait festins et banquets, à la mode d'Italie, tant beaux que merveille. Bien ose dire que, de son temps ne devant, ne s'est point trouvée de plus triomphante princesse, cai' elle était belle, bonne, doulce et courtoise à toutes g^ens; et rien n'est plus sûr que, quoique sou mary fust un prince sadg-e et vaillant, ladite damcluy a rendu bonset grands services par sa g-racieuseté i. » III Cinquante ans s'étaient écoulés depuis la première re- présentation de Lucrèce Bovgia, depuis cette soirée du 2 février i833 où, dans la salle du palais Neg-roni, dona Lucrezia, montrant les cinq cercueils rang-és devant la porte, disait Voici le tien, Jeppo Maffîo, voici le tien; Oloferno, Apostolo, Ascanio, voici les vôtres! » et où Gennaro, s'avançant vers elle, s'écriait Il en faut un sixième, Madame! » Le i3 mai i883 un cercueil sortit de la maison de Victor Hug-o et se dirig-ea vei's le cimetière, suivi d'un long- cortèg-e, mais sans prêtres, sans péni- tents blancs et noirs », sans psaumes et sans chants d'ég-lise. C'était le cercueil de la princesse Neg-roni 2. 1. Le loyal serviteur. Histoire du bon chevalier, le seigneur de Bayard, ch. xliv. 2. On lit dans le Temps du lundi 14 mai 1883 Les obsèques civiles de M"» Drouet ont été célébrées celte après-midi, au milieu d'un important cortège de notabilités artistiques et litté- raires. Les amis du grand poète étaient venus nombreux, tenant à témoigner par leur présence des regrets unanimes causés par la perle de celle qui fut sa compagne dévouée pendant plus de cinquante ans... Dans le grand salon du rez-de- chaussée se tenaient MM. Kock, neveu de la défunte, M™^ Lockroy, le jeune Georges Hugo, MM. Yacquerie, Paul Meurice, Lesclide, qui rece- vaient les invités. Le grand poète, accablé par la douleur, a fini LUCRÈCE BORGIA 93 Il me faut ici demamlev pardon au lecteur de lui par- ler de ces choses ; mais suis-je libre de ne pas le faire ? Victor Hui^'o a eu de nombreux historiographes, dont quelques-uns sont de sa famille, dont les autres ont écrit sous sa dictée. Tous, — M. Alfred Asseline, M. Alfred Barbou,M. Gustave Rivet, ]\[. Richard Lesclide, M. Char- les Monselet, — ont parlé long-uement de l'actrice qui, sous le nom de M"*" Juliette, a joué, dans Lucrèce Bor- fjia, le rôle de la princesse Neg-roni ; de la femme qui, sous le nom de ]M"'*^Drouet,a été, pendant un demi-siècle, la compagne de Victor Hugo; qui, à partir de i833, la suivi dans tous ses voyag-es*, qui fut la consolatrice et rinspiratricede son exil ^, — le porte-sceptre du grand homme, sa Béatrice inoubliable ^ », — qui a toujours été charg-ée, dans la maison du Maître, du département des invitations * ». L'ami du premier degré à qui nous devons ce dernier renseig-nement ajoute, avec une émo- tion qu'il ne cherche pas à cacher Détail touchant Pliiléinon et Baucis avaient chacun son rond de ser- viette"'. » Un écrivain que je ne confonds pas avec M. Barbou et .ses émules, M. Jules Clai^etie, de l'Académie française, écrivait, au lendemain delà mort de M™eDrouet, que .son nom était inséparable de celui de Victor Hug-o. Elle demeurera, disait-il, associée dans l'histoire littéraire par consentir, sur les instances de ses amis, à ne pas suivie le convoi de M™' Drouet, bien qu'il en eût manifesté vivement le désir... Le cortège s'ébranle peu à peu, suivi par une foule énorme, l'endant les préparatifs du convoi, Victor Huyo s'est tenu dans ses appartements, au premier étage. » 1. Propos de table de Vicier Hugo, recueillis par Ricliard Les- clide, p. 132. 2. Victor Hugo chez lui, par Gustave Rivet, p. 12. 3. Victor Hugo itttime, par Alfred Asseline, p. 283. 4. Pelils mémoires littéraires, par Charles Monselet, p. 180. 5. lbid.,\>. 183. Vi VICTOR HUGO AFRl-S 1830 à rimpérissable souvenir du graiiil poète... M'" Juliette Drouet, assise d'ordinaire, en ce p'tit IkMcI de lavenue d'Eylau, devenue l'avenue Hugo, au coin droit de la cheminée, en face de Victor Hugo !M'"e Drouet apparais- sait là souriante, le profd antique, la chevelure superbe, plus belle peut-être dans sa vieillesse qu'elle ne l'avait été, même lorsque Pradier, le statuaire, sculptait ses traits pour en faire cette statue de Strasbourg- qui se dresse sur la place de la Concorde ^ . » Je reviens à l'année i833. En i833, dit M. Robert Lesclide^ M'^" Drouet était eng-agée au théâtre de la Porte- Saint-Martin, où Victor Hug-o allait faire représenter Lucrèce Borgia. Le rôle de Lucrèce appartenait naturelle- ment à iM"6 Georg-es. L'auteur ne trouvait pas le rôle de la princesse Negroni dig-nc d'être offert à M''*^ Drouet. Harel exposa ses scrupules à sa belle pensionnaire, qui prit une voiture et se rendit chez l'auteur. Elle lui demanda le rôle et l'obtint -. » M"e Juliette avait alors ving't-sept ans. Elle s'appelait de son vrai nom Julienne Gauvain 3. Drouet ne fut jamais 1. Jules Clarolie, La Vie à Paris en 1883, cli. xxi, intitulé .V"" Drouel. 2. Propos de table de Victor Hugo, recueillis par Richard Lcs- clide. 3. Voici son acte de décès, extrait des minutes des actes de l'Etat civil du XVI» arrondissement de Paris L'an 1883, le M mai. à trois heures du soir, acte de décès de Julienne-José- phine GAUVALW, dite Juliette Drouet, âgée de soixante-dix-sept ans, sans profession, née à Fougères Illc-et-Vilaine, décédée à Paris, avenue Victor-Hugo, 50, ce matin à quatre heures ; lille do Julien Gauvain et do Marie Marchandet, décédés; célibataire. Dressé par nous, Albert Poirson, adjoint au maire, officier de l'état civil du XVI" arrondissement de l^aris, sur la déclaration de Louis Kock, âgé de quarante- sept ans, professeur au lycée Saint-Louis, à Paris, rue Saint-Sulpice. 27, neveu de la défunte, et de Léon Trébuchet, âgé de cinquante ans, secrétaire chef des bureaux de la huitième mairie, à Paris, rue d'Anjou, 11, qui ont signé avec nous après lecture. » LUCRECli BORGIA 9o pour elle qu'un nom de g-uerre, le nom d'un général dont elle se disait la nièce. Après avoir paru à Bruxelles sur le théâtre de la cour, elle était venue à Paris, et elle était entrée à la Porte-Saint-Martin, où elle joua, pour son début, le 27 février i83o, le rôle d'Emma, dans l'Homme du monde, drame de MM. Ancelotet Saintine. En i83i , elle fit partie de la troupe de l'Odéon, et parut dans le Moine, de Fontan, le Jeune Prince, de Merville, l'Homme au masque de fer, d'Arnould et Fournier, la Catherine II, d'Arnould et Lockroy ^. Elle revint, en 1882, à la Porte-Saint-Martin, où elle créa le rôle de Térésa, dans la pièce d'Alexandre Dumas, et le rôle de la marquise dans Jeanne Vaubernier ^ Si sou talent était pour quelque chose dans son succès, sa beauté y était surtout pour beaucoup. Aussi l'Artiste, en pu- bliant son portrait par Léon Noël, disait-il qu'elle avait besoin d'études sérieuses », qu'il lui fallait faire l'ap- prentissag"e du métier » ; puis il ajoutait Quelques-unes de nos actrices peuvent peut-être disputer à Mlle Juliette le prix de la beauté; mais aucune n'a cette pureté, cette jeunesse, cette naïveté de contours, qui rappel- lent les statues grecques, et à la fois cette poéti[ua physiono- mie qui fait comprendre les héroïnes de Shakespeare. Aussi M. Léon Noël a-t-il le regret de n'avoir pu fixer sur la pierre cette physionomie tour à tour passionnée et fatale, spirituelle et mordante. Il y a des limites à l'art, et les plus belles tètes de Van Dyck ne parlent pas. Lawrence seul aurait peut-être su rendre ces traits suaves et }urs s. Dans Lucrèce Borgia, M"'' Juliette n'avait que deux mots à dire et ne faisait {ue traverser la scène. Son \. L'Odéon, par Paul l'orol et Georges Monval, t. II, pp. loj, 156, 157. 2. i Artiste, 1832, t. IV, p. 224. 3. L'Artiste, lue. cit. 96 VICTOR HUGO APRES 1830 Tlu'ophileGautier, étaitcriin caractère et d'un g-oût ravissants une robe de damas rose à ramages d'arg-ent, des plumes et des perles dans les cheveux ; tout cela d'un tour capricieux et romanesque comme un dessin de Tempeste ou de délia Bella. On aurait dit une cou- leuvre debout sur sa queue, tant elle avait une démai'che onduleuse, souple et serpentine. A travers toutes ses grâces, comme elle savait jeter quelque chose de véné- neux ! Avec quelle prestesse inquiétante et railleuse elle se dérobait aux adorations prosternées des beaux seig-neurs vénitiens 1 ! » A quelques mois de là, le 27 juin i833, M. Pierre Foucher, père de M™e Victor Hug-o, écrivait de Rennes à sa belle-sœur, M'"e Asseline ... J"iu hésité à vous prier de me tenir au courant d'une chose qui nie revient souvent en tète, à cause d'Adèle. Vous .savez, cette dame, la belle dame delà Porte-Saint-Martin, qui, dans ses projets de réforme, a quitté son grand appartement pour un plus modeste, la princesse Negroni enfin ; cela donne- t-il toujours des inquiétudes à Adèle? Où en est la conversion de la princesse? Je voudrais bien que la liaison qui continuait lors de mon départ se terminât, et que ce fut à la satisfaction de ma fille. Il est bien entendu que tout ce que vous m'écririez sur ce chapitre serait de vous à moi seulement -. Le 9 juillet, au reçu desrenseiefnements qu'il a deman- dés, M. Foucher répond Mille remerciements devosdétails sur la princesse Negroni. Je suis bien aise qu'Adèle soit tranjuille et ipi'elle ne démente pas sa conduite ^. En vain les amis de Victor Hug-o allaient frapper à sa \. Théophile Gautier, Porlrails contemporains, p. 380. 1. Victor Hugo intime, par Alfred Asselme, p i'2. — M. Asseline était le cousin germain de Victor Hugo. 3. Ibid., p. 43. LUCRECE BORGIA 97 porte; on ne le pouvait plus voir. Sainte-Beuve écrit à Victor Pavie, le i5 juillet i833 Je n'ai pas vu Hug-o depuis deux mois, en vérité, ou plus ; on a peine à le découvrir, même ceux qui vont chez lui. » David d'An- g-ers écrit, de son côté, à Pavie Je vois quelquefois Hug'O, mais rarement; il est si difficile de le trouver chez lui. Il n'y vient plus que pour les heures des repas. Pauvre Mme Hug-o!... On dit qu'il va prendre la direction du théâtre del'Odéon. N'est-ce pas une de ces idées qui ne viennent à un homme comme Hugo que quand il est poussé par son mauvais génie? Comme une liaison avec une femme perverse peut changer l'or en plomb! Mais j'espère qu'un jour son âme nohle comprendra qu'il ne doit pas tom- ber si bas, et alors nous aurons des pages brûlantes d'amer- tume contre le genre humain, quand sa plume se plongera dans le fiel. Il était si naïf, si plein de candeur quand nous l'avons connu, avec son âme ardente et sa tète d'homme d'ac- tion ! La lutte du romantisme ne lui suffisait pas ; il lui fallait entrer dans la vie. Il y est enlacé comme Laocoon. Malheu- reusement il voit un côté bien vil de l'espèce humaine . Le bruit mentionné par David d'Angers était exact. Victor Hugo voulait avoir un théâtre à lui, pour y faire Jouer ses pièces et pour y donner une place à M^'^ Juliette. Victor Pavie lui écrivit à ce propos, comme il l'avait fait en i83i dans une circonstance à peu près semblable, et il en reçut la réponse qu'on va lire Paris, 20 juillet i833. Personne ne me comprend donc, pas même vous, Pavie, vous que je comprends pourtant si bien, vous dont l'âme est si élevée et si bienveillante? Cela est douloureux pour moi. J'ai publié, il y a six semaines, un article dans l'Earopi' littéraire. Lisez le paragraphe qui se termine par Dens cen- 1. Cartons de Victor Hugo correspondance David d'Anger?. LiHlie du G juillet 1833. communiqué ne trompa personne. ^M"*^ Juliette avait it'ussi dans le rôle de Neg-roni, qui était prcs- jiie un rôle muet; le rôle de Jane, que le poète avait ce- pendant écrit pour elle, l'écrasa. La Revue de Paris disait à quelques jours de là Quant à Marie Tudor, ce drame si diversement j ug-é a du moins le succès positif des recettes. La pièce a d'ailleurs g'ag'né à un change- ment d'actrice. Celle qui remplissait le rôle de Jane l'a cédé, ce qui l'a beaucoup indisposée, dit-on, à M^'^ Ida^, dont le talent, à la fois énergique et g-racieux, rendrait Roméo lui-même infidèle à Juliette'*. » Victor Hug-o, du moins, lui resta fidèle. Lorsqu'il publia 1. Le Consiilulionnel , 11 novembre 1833. — Provost jouait le rôle de Simon Renard; Delafosse celui de Fabiano Fabiani, et Chilly le rôle du Juif. 2. Gazette de France, 10 novembre 1833. 3. M"*^ Ida Ferrier de son vrai nom Marguerite-Josépbine Ferrand avait créé avec succès, le G février 183J, le rôle d'Amélie Delauuay, dans Térésa, drame d'Alexandre Dumas et Anicet Bourgeois. Elle épousa .\lexandre Dumas le o février 1840. Elle est morte à Gènes le 11 mars 1839. {Voy. Dumas intime. — Ida Ferrier, par Charles 4. Revue de Paris, t. LVI, p. 204. MARIE TUDOR 103 son drame chez Eugène Rendue!, 11 y joig-nlt cette note, datée du 12 novembre M"e Juliette, quoique atteinte à la première représentation d'une indisposition si g-rave qu'elle n'a pu continuer déjouer le rôle de Jane les jours suivants, a montré dans ce rôle un talent plein d'avenir, un talent souple, g-racieux, vrai, tout à la fois pathétique et charmant, intelligent et naïf. » S'il se refusait à recon- naître que rinsuffisance de M'i" Juliette avait été pour quelque chose dans l'insuccès de 3/rtr/e Tiidor, on pense bien que Victor Hug-o était encore moins disposé à con- fesser que les défauts de son drame étaient pour beaucoup dans son échec. Il a préféré l'attribuer tout entier à une trahison du directeur, M. Harel. Ce dernier, — le poète n'en disconvient pas, — avait monté la pièce avec tout l'éclat possible; il avait commandé les plus riches décorse les costumes les plus magnifiques i. Cette grosse dépens, accomplie, il en avait fait une autre; il avait payé les g-ens pour siffler"^. Est-ce croyable? Harel était-il si sot que de se ruiner ainsi de g-aieté de cœur? Et quelle expli- cation Victor Hugo donne-t-il de cette étrange conduite? Oh! mon Dieu, l'explication est bien simple. Harel pré- férait aux drames de Hug-o ceux de Dumas. Il était amou- reux à ce point du talent de l'auteur d'Anfony et si pressé de jouer de lui une nouvelle pièce qu'il n'avait pas hésité à imiter cet amant dont parle La Fontaine, Qui liiùlo sa maison pour embrasser sa dame, L'emportant à travers la ilamme. Le fabuliste ajoute J'aime assez ei't eiiiiiDiiiMiii'iil ; Le conte m'en a pin toujours inJiniment ''. 1. Victor Ihtf/o raconte, t. II, p. iliî. 2. Ibid., pp. 417 et suiv. 3. La Fontaine, le Mari, la Femme el le Voleur. 104 VICTOR HUGO APRÈS 1830 C'est un conte ég-alement que nous fait ici Victor Hug-o. Personne ne sera assez naïf pour y croire. Pas n'est besoin d'aller chercher si loin la cause de l'insuccès de Marie Tudor. Cette cause, on la trouve dans la pièce elle-même. Lucrèce Borg-ia appartient plus à la lée^ende c[u'à l'histoire. Ce n'est pas un de ces per- sonnasres de plein jour et de premier plan qu'il est inter- dit de refaire. Il n'en va pas de même de la reine d'An- gleterre, de la fille de Henri VIII. Pas un trait de sa phvsionomie, pas un acte de sonrèg-nequi n'ait été éclairé d'une vive et complète lumière. Faire de cette reine, à qui ses ennemis eux-mêmes ont toujours reconnu une piété sincère et des mœurs irréprochables, — millier sans pia, moribusque castissimis, dit le protestant Godwin ', — faire de Marie Tudor une Messaline, c'est mentir à l'histoire plus que cela n'est pei-mis, même à un faiseur de drames. Je sais bien que cette méconnaissance de la vérité n'était pas pour choquer beaucoup, en i833, le public de la Porte-Saint-Martin; mais le cai'actère de Marie Tudor dans la pièce de Victor Hug-o ne pèche pas moins contre les convenances de l'art que contre celles de l'histoire. L'auteur ne se contente pas d'en faire une femme dissolue, il en fait une dévergondée, qui s'affiche devant toute sa cour, qui étale le scandale de ses amours 1. Godwin, 123. — Un autre écrivain protestant, Camdem, rend le même témoignage aux vertus et à la piété de Marie Tudor Princeps apud uinnes ob MORES pielatem in pauperes, Liberalilatem in nobiles algue ecclesiasticos nun^juam salis laudala. — Il est reconnu, a dit, de son côté, l'historien Lingard, que sa réputation était au-dessus de tout reproche, et lui avait gagné le respect universel, même celui de ses plus vio- lents ennemis. Les dames de sa maison imitèrent la conduite de leur maîtresse, et la décence de la cour de Marie a souvent été citée avec éloge par ceux qui déploraient la dissolution qui régna dans celle de son successeur. » Histoire d'Angleterre, par le docteur John Llngard, t. III, ch. ix. MARIE TUDOR 105 et les emportements de sa passion devant l'ambassadeur même du prince qu'elle a publiquement accepté pour fiancé. Les autres caractères ne^ont pas moins faux. Fabiano Fabiani, le favori de la reine, a si peu de consistance que l'auteur s'en débarrasse pendant tout le dernier acte. On entend bien encore parler de lui, mais, quoique perso n- nag-e principal, on ne le voit plus. L'ouvi-ier Gilbert est un homme du peuple, — grand, héroïque, sublime, — et qui ne peut pas être autre chose, vous le comprenez bien, puisqu'il est un ouvrier. Quanta Simon Renard, l'ambassadeur de Charles-Quint, c'est un étrang-e diplo- mate, qui parle tout haut et qui n'a de secrets pour per- sonne, pas môme pour le bourreau. La fable du drame vaut les caractères. La reine aime un aventurier italien, Fabiano Fabiani, le comble de faveurs et de titres, brave pour lui l'opinion de son peu- ple et la rébellion de ses seig-neurs. Fabiani séduit Jane, une pauvre fille du peuple, qui se trouvera à la fin, comme dans tout bon mélodrame, être l'héritière d'un grand nom et d'une g-ros-se fortune, la fille du dernier lord Talbot, décapité sous le roi Henri VIIL Quand la reine apprend qu'elle est trahie, elle veut que l'homme qui l'a trompée périsse, et, pour le pousser à l'échafaud, elle fait alliance avec l'ouvrier Gilbert, qui aime Jane et qui est prêtcà sacrifier .sa vie pour se veng-er de Fabiani. Il consent à l'accuser de régicide et à se dire son com- plice. Tous deux sont condamnés à avoir la tête tran- chée. Mais à peine la reine a-t-elle l'éussi dans son des- sein, qu'elle se ravise. A peine a-t-elle donné la tête de son Fabiani au bourreau, qu'elle veut la lui r'reudie. Tout à l'heure elle s'associait à riiomine du peuple, Gilbert, pour perdre son amant; maintenant, pour le lOG VICTOR HUGO APRÈS 1830 sauver, elle s'associe à la fille du peuple, Jane. Jane, elle aussi, a chang-é d'idée ; en même temps que la reine est revenue à son amour pour Fabiani, elle s'est reprise, elle, à aimer Gilbert, et c'est Gilbert qu'elle sauve, avec l'assistance de l'ambassadeur de Charles-Quint, pendant que la tète de Fabiano Fabiani tombe sous la hache du bourreau. C'est vainement que sur cette trame g-rossière, sur ce tissu de monstrueuses invraisemblances, le poète a semé les broderies de son style. Dans aucun de ses drames, l'action n'est plus dénuée d'intérêt ; dans aucun, les caractères et les situations ne sont d'une exagération plus outrée, d'une monotonie plus fatig-ante. Est-ce pour cela qu'il a eu recours, plus encore que dans ses pièces précédentes, à l'emploi des moyens matériels, à ceux qui s'adressent, non à l'âme du spectateur, mais à ses muscles et à ses nerfs? Dans Hernani, il avait mis un g-rand escalier ; il en a mis deux dans Marie Tiidor, un qui monte et se perd dans les frises, un autre qui des- cend et se perd dans le dessous. On ne voit ni d'où partent ces escaliers ni où ils vont ^. » Dans Marion de Loi'Die, le cortège des deux condamnés traverse le théâtre, et la foule se précipite sur leurs pas à grand bruit. Le bourreau est proche, mais on ne le voit pas. Dans Marie Tudor, le bourreau paraît dès le deuxième acte. Il entre, tête haute, dans le palais de la reine, vêtu de rouge et de noir, portant sur l'épaule une longue épée dans son fourreau ^ ». Dans Lucrèce Bor~ gia, on voit une vaste salle tapissée en noir, éclairée de quelques flambeaux, avec une grande croix d'argent au fond, et cinq cercueils rangés devant la porte. Dans 1. Marie Tudor, journée III, 2"^ partie. 2. Journée II, scène ix. MARIE TUDOR 107 Marie Tudor, le machiniste, — c'est le poète que je dire, — renchérit encore sur la salle de Lucrèce Borgia La salle est tendue de deuil d'une façon particulière le mur de droite, le mur de g-auche et le plafond d'un drap noir coupé d'une croix blanche; le fond, qui fait face au spectateur, d'un drap blanc avec une grande croix noire. Cette tenture noire et cette tenture blanche se prolong-ent, chacune de leur côté, à perte de vue... A droite et à g-auche, un autel tendu de noir et de blanc, décoré comme pour des funérailles. Grands cierges, pas de prêtres. Quelques rares lampes funèbres, pendues çà et là aux voûtes, éclairent faiblement la salle et les esca- liers. Ce qui éclaire réellement la salle, c'est le grand drap blanc du fond, à travers lequel passe une lumière rougeâtre commo s'il y avait derrière une immense four- naise flamboyante. La salle est pavée de dalles tumu- laires ^ » Au dénouement, la reine tire violemment le drap blanc du fond, qui, en s'écartant, laisse voir un balcon, et au delà de ce balcon, à perte de vue, dans une nuit noire, toute la ville de Londres splendidement illuminée 2. Corneille, après avoir écrit Polyeucte, se contentait d'indiquer ainsi le décor La scène est à Mélitène, capi- tale d' Arménie, dans le palais de Racine, après avoir écrit Phèdre, croyait pouvoir si' borner à cette phrase La scène est à Trézène, ville du Péloponèse. Et pourtant, faut-il ravouM" ? j'ai la faiblesse de pré- férer Polyeacte à Lucrèce Borgia et Phèdre à Marie Tudor. Voltaire raconte quelque part qu'un jour, à Lon- dres, dans une pièce nouvelle, un chevalier tout armé entra à cheval sur le théâtre. Quelqu'un s'éci-ia h Ah ! 1. Journée llf, 2» partie. 2. Jouvnée III, 20 partie, scène ii. VICTOR HUGO APRES 1830 ]o bel ouvrag-e ! on y voit passer un homme à cheval ! » Et Voltaire ajoute Ces g-ens-làne savent pas que quatre bons vers valent mieux qu'un régiment de cava- lerie. » II Dans la préface de Marie Tudor, Victor Hug-o dit qu'il a voulu poser larg-ement sUr la scène, dans toute sa réalité terrible, ce formidable triang-le qui apparaît si souvent dans Ihistoire une reine^. un favori, un bour- reau ». Mais ce triangle, Alexandre Dumas l'avait déjà posé dans Christine, sur la scène de l'Odéon, dès le 3o mars i83o. Rien n'y manquait, ni la reine, Christine de Suède, ni le favori, Monaldeschi, nile bourreau. Sen- ti nelli. Marie Tudor, a dit avec raison M. Blaze de Bury, n'est pas autre chose qu'un rifaciniento littéral de Cliristine ; la reproduction est même identique à ce point que les personnag-es se font vis à-vis la reine d'An- g-leterre et la reine de Suède, toutes deux les poing-s sur la hanche, se mesurant et s'affrontant ; Lady Jane reg-ar- dant Paula, et Fabiano Fabiani tirant sa révérence à Monaldeschi *. Et il se trouvait c{ue, que, pour accen- tuer encore les rapprochements, pour soulig-ner davan- tag-e l'imitation, les acteurs mêmes de l'Odéon allaient r.'paraître à la Porte-Saint-Martin Lockroy 2, Delafosse, 1. Henri Blaze de Bury, Alexandre Dumas, sa vie, soti temps, son œuvre, p. 39. 2. Lockroy jouait, dans Christine, le rcMe de Monaldeschi. Au cinquième acte, il se traînait aux pieds de la reine, et lui disait Je t'aime ! Je t'aime I Frappe -moi. Je t'aime ! Tiens voilà •Mon poignard. Knleods-tu ? Je l'aime! Frappe-là. C'est mon cœur. Frappe donc et venge-toi toi-mèmc, Ou je vais te redire encore que je t'aime. Lockroy ttalL lellement pressant à cet endroit ijue Dflpliine Marie tudor ioo Chilly, M"6 Georg-cs, la reine de Marie Tudor, comme elle avait été la reine de Cliristine.^'diSLii-û pas à crain- dre que Hug"o ne fût accusé d"avoir détroussé Dumas? Il fallait parer le coup, ou mieux encore le prévenir. Ce soin fut confié à un jeune journaliste, alors à l'entière dévotion de Victor Hug-o, M. Adolphe Granier de Cas- sagnac. Voici comment, dans son autobiog-raphie, l'auteur de Marie Tudor raconte les circonstances à la suite des- quelles il fut amené, en 1882, à faire entrer M. Granier de Cassagnac au Journal des Débats M. Granier de Cassagnac était de Toulouse, où il avait fait de bonnes études et où il avait été nommé professeur de litté- rature à la Faculté. Il vivait là, de son travail, faisant son cours deux fois par semaine, et employant le reste de son temps à la rédaction d'un journal libéral qu'il avait fondé, le Patriote, lorsqu'il avait reçu une lettre signée Victor Hugo. . Ce qui avait étonné un peu le jeune professeur journaliste, c'est que la lettre lui demandait de répondre, non chez M. Victor Hugo, mais chez un ami dont elle donnait l'adresse... On lui écrivit un jour qu'il n'avait plus besoin de son journal ni de sa chaire, qu'on lui avait obtenu à Paris, au secrétariat du ministère de la justice, upe place de 55oo francs... Alors il avait vendu son journal et donné sa démission, et s'était jrécipité vers la vraie patrie de la réputation. Aussitôt ,débar- qué, il avait couru au ministère, où l'on s'était moqué de lui, et où il avait reconnu qu'il avait été dupe d'une longue mys- tification. M. Victor Hugo, qui lut quelques articles du Pa- triote et qui les trouva fort remarquables, ne voulut pas que son nom restât comphce d'une perfidie faite à un honune de talent. Il donna à M. Granier de Cassagnac une lettre pour M. Bertin. Un des rédacteurs du Journal des Débats, M. de Bourqueney, partait pour une amlnissadc, M. de Cassagnac le remplaça L Bertin aîné, aux Roches, il y a environ six semaines. Voilà les faits à ma charge. Les faits à ma décharge, je ne vous les écrirai pas; je veux que vous fassiez pour moi ce que je faisais pour vous il n'y a pas deux jours, c'est-à-dire que vous les supposiez ou que vous les deviniez. N'oubliez pas cependant que vous seriez le plus injuste et MARIE TUDOR H3 le plus ingrat des hommes si vous croyiez un seul instant [ue je n'ai pas été pour vous, en celte circonstance, un bon et sincère ami. Je ne vous en écris pas davantage parce que, dans cette occasion, ce n'est pas moi qui vous dois une justification, mais vous qui me devez un remerciement. Mais je vous dirai tout quand vous viendrez; dix minutes de causerie éclairciront mieux les choses \ne dix lettres. Ne croyez pas de moi ce que je ne croirais pas de vous. Victor HiGO. P. -S. — Je vous réserve deux stalles pour la première repré- sentation de Marie Tador. En voulez-vous davantage ' ? Trente ans plus tard, Victor Hug-o a senti le besoin le s'expliquer sur cet incident. Voici son plaidoyer tel {uenous le donne Victor Hugo raconté M. Bertin lui montra un jour, aux Roches, des épreuves qu'il rapportait du Journal des Débats. C'était un feuilleton de M. Granier de Cassagnac, très hostile à M. Alexandre Dumas et très vif pour M. Victor Hug-o. Comme on savait que M. Gra- nier était entré aux Débats sur la reconmiandation de M. Victor Hug-o, on aurait pu croire que M. Victor Hug-o avait inspiré Tar- ticle, et M. Bertin avait voulu lui en parler avant de le publier. M. Victor Hugo remercia M. Bertin, lui dit que M. Alexandre Dumas était son ami, son frère d'armes, que tout récemment en- core, à Lucrèce Borrjia, il l'avait trouvé plein de cordialité et d'effusion, et qu'il serait désolé d'avoir même l'apparence d'un tort envers lui. M. Bertin promit que le feuilleton ne passerait jas. La semaine suivante, M. Bertin ouvrant le Journal des Débats, que le facteur venait d'apporter aux Roches, Ht un ah ! le feuilleton y était ! il fit atteler et courut à Paris. M. Béuet 2, cliarg-é de faire le journal en son absence, manquant de copie, avait demandé s'il n'y avait rien de composé ; on lui avait dit qu'il 1. Ces deux lettres parurent dans ÏEurojic lilléj-airc du 14 no- vembre 1833. \ Et non Becqiiet, comme l'écrit le Témoin de la vie de Victor lluijo m VICTOR HUGO APRÈS 1830 V avait bien sur le marbre un feuilleton de M. Granier de Cassa- i^nac, mais que M. Berlin, la dernière fois qu'il était venu, avait dit de ne pas le donner jusqu'à nouvel ordre ; il n'avait pas vu là une défense absolue; n'ayant pas autre chose, il en avait par- couru unpassag-e qui lui avait semblé fort bienfait, et il l'avait inséré. — C'est, lui dit M. Berlin fort mécontent, que vous n'avez lu que le mal qu'on y dit de M. Alexandre Dumas; si vous aviez Iule bien qu'on y dit de M. Victor Hug'o, a-ous l'auriez jeté au panier. L'article était sig-né G. C. Il y eut des g'ensqui crurent que c'étaient des initiales de fantaisie et que l'article était de M. Vic- tor Hugo ; il y en eut bien plus qui le dirent. Les modérés re- connurent qu'il était de M. Granier de Cassag-nac et qu'il n'avait été que dicté par M. Victor Hugo. M. Berlin raconta dans les Débats la vérité et le désir vivement exprimé par M. Victor Hugo que l'article ne parût pas. Mais la calomnie était trop utile pour la lâcher au moment où M. ^'icto^ Hugo allait faire représenter un nouveau drame, et le mensonge fut maintenu et propagé par tous les ennemis du succès de Lucrèce Borr/ia-. Il y a dans ce récit l'affirmatioa très nette d'un fait très facile à vérifier. Daprès Victor Hug-o, M. Berfiii aurait raconté clans les la vérité, c'est-à-dire les faits tels que le poète les rapporte. Or, si l'on ouvre les Débats de i833, on constate que M. Bertin n'a rien raconté du tout. On trouve, en revanche, dans le nu- méro du 17 novembre, une lettre de M. Granier de Cas- sag-nac, adressée au rédacteur et de laquelle il résulte que les faits se sont passés tout autrement que ne le dit Victor Hug-o. Vous savez, Monsieur, écrit M. Granier de Cassagnac, quî .AI. Hugo n'est pour rien dans la publication de cet article, et 1. L'article rtait signé de la seule initiale G. et non des deux initiales G. G. 11 parut, non on feuilleton, mais dans le corps du journal, en troisième page. 2. Victor Hugo raconté, t. II, p. 412. MARIE TUDOR li;; que le hasard lui en ayant fait connaître l'existence, il a insisté auprès de vous longtemps et avec force, pour que cette publira- lion n'eût pas lieu. Mais de même que je l'avais écrit parce [u'il Hait selon ma conscience de l'écrii'e, vous l'avez inséré parce L Granier de Cassag-nac, Sainte- lie uve écrivait à Victor Pavie La pièce de Hug-o a réussi avec un orage dû à Julicltc, à Dumas, à Bocage, à toutes les intrigues du drame et des cou- lisses. JuUetle a si mal joné put nous avons dtcidé Hikjo à 1. Journal des du 17 novoiubi-c 1833, ]G VICTOR HUGO Al'RES 1830 //// retirer le rôle. Un article dans les Débats, d'un ami de Hii^o contre Dumas, a irrité celui-ci contre Hugo et les Aoilà brouillés à jamais, et qui pis est avec scandale, ce qui déconsidère toujours la poésie '. Ce fut surtout l'auteur de Marie Tiidor que ce scan- dale déconsidéra. A l'exception du Journal des Débats et de r Europe littéraire, dont le g-érant, Capo de Feuil- lide, était un ami de M. Granier de Cassag-nac, tous les journaux prirent parti pour Alexandre Dumas contre Victor Hug-o. On lisait dans la Chronique de France, sous la signature d'Édouai'd Menncchet Au théâtre, M. Hug'o a rencontré un adversaire redoutable dans M. Alexandre Dumas. Croit-ildonc, en lâchant contre un tel rival les rocpiets littéraires dont il dispose, croit-il abattre une renommée qui le g-êne ? Et parce qu'il n'emploie pas des armes courtoises, espère-t-il triompher plus aisément ? Qu'il se détrompe. Le public, juge du combat, se range toujours du parti de la loyauté ^. La Revue de Paris disait de son côté La jeune littérature en serait-elle déjà aux discordes de César et de Pompée ? Un journal où se sont vidés tant de débats politiques et littéraires depuis trente ans a publié ces jours-ci un article qu'on pourrait comparer aux ordres du jour du vainqueur de Pharsale, qui recommandait à ses sol- dats de frapper l'ennemi au visage. Pour parler sans figure, on a écrit trois colonnes pour prouver que M. Alexandre Du- mas n'avait qu'un talent d'emprunt et de seconde main. Jus- qu'ici, M. Alexandre Dumas, qui avait répondu d'avance par ses succès, s'est contenté de répondre verbalement sur cet article Tout cela n'empêche pas jue lorsque le Théâtre- Français a vu qu'il y avait péril en sa demeure, il m'a dit, à moi, Dumas Sauvez-nous; et à l'autre Sauvez-vous '^ 1 » 1. Cartons de Victor Pavie correspondance Sainte-Beuve. 2. La Chronique de France, par Ed. Mennechet. Année 1833, p. 344. 3. Revue de Paris, t. LVI, p. 127. CHAPITRE VI ÉTUDE SUR MIRABEAU. — LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES. CLAUDE GUEUX Une lettre de David d'Angers. — Mirabcau-Ilugo et Dumas-Bar- nave. — M. Lucas-Monligny. — Litlérature et Philosophie mêlées. — Victor Hugo etCorentin Royou. — Claude Gueux. — Le roman et l'Iiistoire. — La Revue de Paris et la Gazette des Tribunaux,— M, de Mongis. — Généalogie du Gamin de Paris. Au commenccmpntdc i834,le filsadoptif de Mirabeau, M. Lucas-Montigny, fit paraître les Mémoires hiogra- pliiqneS; politiques et lidéraires de Mirabeau, écr-ifs par hû-mêine. par son père, son oncle et son fils adoptif 1. Victor Hugo écrivit à cette occasion une étude développée sur le grand orateur de la Constituante. Elle fut imprimée et vendue à part, au mois de janvier i834^. C'est un morceau considérable, plein de mouvement et d'éclat, mais où la pensée, l'âme, la raison elle-même sont partout sacrifiées à l'image, aux effets de style, aux détails matériels. Un grand artiste, très admirateur de Victor Hugo, mais chez qui le génie s'alliait à un sens très juste, David d'Angers, écrivait à un ami, après une lecture de Y Etude sur Mirabeau Je viens de lire V Eloge de Mirabeau... L'ouvrage de Hugo 1. 8 vol. in-P. Paris, 1,S;i. 2. Élude nir Mirubmu. Paris, Cuyot et Canel, 1834, in-8. 118 VICTOR HL'GO APRÈS 1830 est peut-être trop brillant, les détails poétiques remportent trop sur les masses, qui seules sont faites pour impression- ner fortement, et qui seules restent dans Timag-ination. Les détails ne sont saisis que par les petits esprits et par les en- fants, qui ne peuvent pas être à la hauteur des g-randes pen- sées. Il me semble qu'un ouvrag-c de littérature doit ressem- ller à un monument, qui tire sa beauté du grandiose des lio-nes, ou à une belle femme, dont la beauté n'a pas besoin du secours des bijoux. C'est le défaut des modernes ; même le digne et admirable Michelet n'en est pas exempt. La mu- sique de Rossini accentue pour moi ce défaut. Les modernes ont l'air de ces charlatans qui font beaucoup de bruit afin d'attirer l'attention de la foule. N'est-ce pas que, quand nous avons vu Walter Scott, seul, il nous a paru bien plus g-rand [ue si nous l'avions trouvé entouré d'emblèmes mis auprès de lui pour expliquer son génie ? Encore une fois, il faut être sobre de détails. Cependant, quand ils sont placés à propos, ils peuvent donner de la force à l'idée principale; mais les détails n'indiquent jamais que la vie physique; les masses trailuisent et révèlent la vie morale '. Dans ce dédain pour les détails et pour la couleur, dans cette préférence donnée aux masses et aux grandes lignes, on retrouve, sans doute, le statuaire. La critique porte cependant, et il n' g-uère d'oeuvre de Victor Hug-o à laquelle on ne la puisse appliquer. L'Etude sur Mi- rabeau renferme, d'ailleurs, un autre défaut plus g-rave encore que celui sig-nalé par David d'Ang-ers. Incapable de s'oublier, de ne pas se substituer k tout propas au sujet qu'il étudie, l'auteur de Y Etude sur Mirabeau a peint, non Mirabeau, mais Victor Hug-o, et Victor Hug-o seul Toujours lui! lui partout'^ ! Il s'est vu, miré et copié lui-même, en quelque sorte, dans cette fig-ure toute marquetée et couturée, comme dans un miroir à 1. Lettre de David d'Anyers à Victor Pavic, 18 février 1834.— Cartons de Victor Piivie. 2. Les Orienta/es, xl. ÉTUDE SUR MIRABEAU 119 mille facettes 1. » C'est Sainte-Beuve qui dit cela. M. Ni- sard ne parle pas autrement L'histoire de la vie po- litique de Mirabeau est devenue l'histoire des tracasse- ries littéraires de M. Victor Hug-o. Les trente voix aux- quelles Mirabeau imposait silence, ce sont les ennemi^ littéraires de M. Victor Hug-o. M. Victor Hugo se con- templait, triomphait dans Mirabeau. Au moyen de lé- g-ères altérations historiques dont l'amour-propre ne se fait pas faute, M. Victor Hug-o a en quelque sorte dé- calque sur sa propre vie la vie de Mirabeau. C'est la même gloire en butte aux mêmes épreuves, le même génie harcelé par les mêmes myrmidons les noms seuls sont chang-és ~. » Au moment où V Etude sur Mirabeau fut écrite, au lendemain àcV échec Ae Marie Tudor, beaucoup refusaient à Victor Hug-o le g-énie dramatique, non les qualités du poète, mais celles de l'homme de théâtre ; le public, la foule, préféraient à ses drames ceux d'Alexandre Dumas. Et voilà pourquoi, sous couleur d'étudier et de peindre Mirabeau, Victor Hugo écrivait Et puis, et ceci est une tactique qui a été de tout temps in- variablement suivie contre les g-cnies, non seulement les hom- mes delà monarchie lisez les classiques, mais encore ceux de son parti lisez les romantiques, car on n'est jamais mieux haï que dans son propre parti, étaient toujours d'accord, comme par une sorte de convention tacite, pour lui opposer sans cesse et lui préférer en toute occasion un autre orateur lisez un antre dramaturge, fort adroitement choisi par l'en- vie en ce sens qu'il servait les mêmes sympathies politiques lisez littéraires que Mirabeau, Barnave lisez Dumas. Et la 1. Sainlc-Beuve. Portraits contemporains, édition do t8G, t. Il, p. 2;»4. 2. D. Nisard, M. Victor Hu'jo en 1S3G. [lierue de Paris, nou- velle série, t. XXV. 120 VICTOR IILGO APRÈS 1830 chose sera toujours ainsi. Il arrive souvent que, clans une épo- que donnée, la même idée est représentée à la fois, à des deçfrés différents, par un homme de génie et par un homme de talent. Cette position est une heureuse chance pour l'homme de talent. Le succès présent et incontesté lui appartient il est vrai que cette espèce de succès-là ne prouve rien et s'évanouit vite. La jalousie et la haine vont droit au plus fort. La médiocrité serait bien importunée par l'homme de talent si l'homme de génie n'était pas là; mais l'homme de génie est là, elle soutient l'homme de talent et se sert de lui contre le maître. Elle se leurre de l'espoir chiméri]ue de renverser le premier, et dans ce cas-là ]ui ne peut se réaliser d'ailleurs elle compte avoir ensuite bon marché du second; en attendant, elle l'appuie et le porte le plus haut qu'elle peut. La médiocrité est pour celui qui la gène le moins et qui lui ressemble le plus. Dans cette situation, tout ce qui est ennemi à l'homme de génie est ami à l'homme de talent. La comparaison qui devrait écraser celui- ci l'exhausse. De toutes les pierres que le pic et la pioche et la calomnie et la diatribe et l'injure peuvent arracher à la base du grand homme, on fait un piédestal à l'homme secondaire. Ce qu'on fait crouler de l'un sert à la construction de l'autre. C'est ainsi que vers 1790, on bâtissait Barnave avec tout ce qu'on ruinait de Mirabeau. Quant à lui, Mirabeau-Hugo, il entend bien ne pas laisser debout une seule pierre du piédestal de Dumas- Barnavc Barnave avait en propre l'ovation du mo- ment, le triomphe du quart d'heure, la g-loire dans la g-azette... — Barnave était de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur auditoire, qui tàtent le pouls de leur public, qui ne se hasardent jamais hors de a possibilité d'être applaudis, qui baisent toujours liuniblement le talon du succès, qui ont une faconde bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et circulent à petit bruit avec leurs divers bag-ag-es toutes les idées communes de leur temps; qui, de crainte d'avoir des pensées trop peu imprégnées de ratmosjihère de tout le monde, mettent sans cesse leur ÉTUDE SUR MIRABEAU 121 jug-cmcnt dans la rue comme un thermomètiT à leur fenêtre *. » Cette fois, pour éreinter son cher ami Dumas, Victor Hug-o n'avait point eu recours aux bons offices de M. Gi^a- nier de Cassag-nac II Le Journal des Débats a^-ant dit, dans son numéro du 17 janvier i834, que V Etude sur Mirabeau servait d'in- troduction à la publication de M. Lucas-Montig-nv, ce dernier protesta en termes assez vifs ; il écrivit au ré- dacteur Monsieur, une erreur dont il m'importe d'obtenir la recti- tification s'est glissée dans le feuilleton de votre numérod'hier 17. M. Victor Hui^o a eu, de mon consentement, connaissance de quelques chapitres de mes deux premiers volumes, qui ne contiennent qu'une partie de la vie privée; mais il n'a pas lu un mot des volumes qui comprennent la vie publique. Sa brochure, toute politique, et que je n'ai vue qu'en même temps que le public, n'est donc, ni de mon aveu ni en réalité, l'intro- duction de mon ouvrag-e. Quiconque aura lu seulement une page de celui-ci ne pourra conserver aucun doute à cet ég-ard. 18 janvier i834 ^. Au mois de mars i834, Victor Hug-o réédita Y Etude sur Mirabeau et la donna pour couronnement à ses deux volumes de littérature et Philosophie mêlées. Il in- diquait ainsi, dans sa préface, le bat de cette /ubli' cation Ces deux volumes, disait-il, ne sonl autre c/tose f/ue la rol- 1. Elude sur Mira/jeuu, p. 1!. 2. Journal des Débats, 1".» janvier 1834. 422 VICTOR HUGO APRÈS 1830 Jpriion complète àe tontes les notes que rautcnr, dans la route littéraire et politique qu'il a déjà parcourue, a écrites çà et là, chemin faisant, depuis quinze ans qu'il marche... En consul- tant les dates qu'on o eu soin de placer en tète de tous les fragments, ceux des lecteurs qui se plaisent à ces sortes de comparaisons, même lorsqu'il s'ae^it d'ouvrag'es aussi peu im- portants que celui-ci, pourront voir aisément à quelle œuvre de l'auteur, à quel moment de sa manière, à quelle phase de sa pensée, sur la société et sur l'art, se rattache chacune des divi- sions de ce livre... On y retrouve, de 1819 à i834, tous les changements de style et de pensée, toutes les modifications l'opinion et de forme, tous les élarg-issements d"horizon poli- tique et littéraire que les personnes qui veulent hien suivre le développement de son esprit ont pu remarquer en gravissant la série totale de ses œuvres... Il livre ce recueil au public en toute franchise et en toute confiance. Le premier de ces deux volumes ne contient que deux divi- sions; l'une a pour titre Journal des idées, des opinions et des lectures d'un jeune jacobite de 18 ig; l'autre Journal des idées et des opinions d'un rérolutionnaire de i83o. Le plus ancien de ces deux journaux surtout a besoin d'être lu avec une extrême indulg-ence, et sans que le lecteur en perde un seul instant la date de vue, 181 9. L'auteur l'offre ici, non comme une œuvre littéraire, mais comme un sujet d'étude et d'observation... Aussi, pour que cette partie du livre ait, du moins, le mérite de présenter une base sincère aux études de ce genre, a-t-on eu soin de l'imprimer sans g rien changer, absolument telle qu'on l'a recueillie, soit dans les publications du [temps, aujourd'hui oubliées, soit dans des dossiers de notes restées manuscrites "... Victor Hugo écrivait ces lig-ncs, il avait sur .sa table les bonnes feuilles de son livre. Je n'ai rien changé, lisait-il, à mes articles d "autrefois; » — et il y avait fait des chang-ements sans nombre, tantôt ajoutant, tantôt re- trancliant, modifiantici son style, là sa Je les ai 1. LilléraliiiY el Philo'>opliie mêlées, introiiuclioi LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES 123 imprimés, ajoutait-il, tels que je les ai recueillis dans les publications du temps; » et, en les réimprimant, il leur avait fait subir des altérations qui en dénaturent parfois complètement le sens et la portée. Il insistait, dans sa préface, sur les dates qu'il avait soif/neusement placées en tête de tous les fragments. Que le lecteur ne perde pas un seul instant ces dates de vue! Et ces dates étaient presque toutes fausses. Il lui arrivait de donner quelquefois, avec la date de l'année, celles du mois et du jour ; et tout était inexact, le jour, le mois et l'an- née. Il allait jusqu'à dater d'avril 1820 et de décembre 1820, des morceaux écrits après i83o. Il appelait cela agir en toute franchise, fournir nne base sincère aux études des personnes cjui veulent bien suivre le déve- loppement de son esprit. La sincérité lui fait défaut, même dans les choses les plus insig-nifiantes, là où il n'a aucun intérêt à duper le lecteur. Il y a de tout, dit-il, dans ce journal, même des plans de trag-édie faits au col- lèg-e. » Et il donne, en effet, sous ce titre Pla?i de tra- gédie fait au collège, l'analyse détaillée d'une trag-édie dont Phocion est le héros. Avec une impartialité louable, il signale les côtés faibles de son plan, et il en fait ressor- tir les qualités avec une satisfaction lég-itime. Or, ce plan de trag-édie, œuvre de sa jeunesse, n'est pas autre chose que l'analyse faite par lui, dans la cinquième livraison du Conservateur littéraire^, de la trag-édie de Phocion, par Royou, frère de l'abbé Royou, rédacteur de l'Ami du roi, et beau-frère de Fréron, l'ennemi de Vol- taire, trag-édie jouée au Théâtre-Français le 16 juillet 18172. \. Le Conservateur lUtéraire, t. I, pp. 180-190. 2. Dans Victor Hiir/o avant IRHO, j'ai eu occusion lio sijiiialcr, avec preuves à l'appui, les principales allérutions que Victor lU VICTOR HUGO APRES 1830 Claude Gueux, qui suivit de près Littérature et Phi- losophie mêlées et parut au mois de juillet i834*, va nous fournir un nouveau et bien curieux témoignage de la façon véritablement étrange dont Victor Hugo, tout en affichant ses prétentions à l'exactitude la plus scrupu- leuse, n'a cessé de travestir les faits, de mettre partout, à la place de la vérité, la fantaisie, l'erreur et, pourquoi ne pas dire le mot? le mensonge. Comme le Dernier jour d'un condamné, Claude Gueux est un plaidoyer contre la peine de mort. Cette fois, il ne s'agissait plus, comme dans le livre de 1829, d'un assassin de fantaisie, d'un criminel imaginaire, créé de toutes pièces pour les besoins de la cause, mais d'un criminel pour de bon », d'un assassin en chair et en os, qui avait commis un vrai crime, qui avait été bel et bien exécuté sur la place publique de Troyes, et dont l'histoire se pouvait lire tout au long dans la Gazette des Tri- bunaux. Donc ici plus de poésie, plus de roman, plus de rêves; c'est sur le terrain de la réalité que l'auteur édifie sa thèse et bâtit sa plaidoirie. Il n'inventera rien, il se fera scru- pule d'altérer le moindre fait, le plus petit détail. Je dis les choses comme elles sont, écrit-il, laissant les lec- teurs ramasser les moralités à mesure que les faits les sèment sur leur chemin. » Claude Gueux est un ouvrier de Paris, que Victor Hugo nous présente en ces termes Claude était une figure Hugo avait fait subir ù ses anciens textes. Voy. chapitre v, pp. 174 à d. Claude Gueux a paru d'abord dans la Revue de Paris, t. Vil, lie l'année 1834, livraison du 9 juillet. LITTERATURE ET PHILOSOPHIE MELEES i2o dlg'ne et gTtivc. Il avait le front Iiaut, déjà ridé, quoique jeune encore, quelques cheveux gris perdus dans les touffes noires, l'œil doux et fort, puissamment enfoncé dans une arcade sourcilière bien modelée... C'était une belle tête. » Au moral, Claude est honnête, capable, habile, in- telligent, sachant penser... Il est doux... Cerveau bien fait, cœur bien fait. » Dans ce pauvre ouvi-ier, il y avait l'étoffe d'un puissant orateur Il parla debout, avec une voix pénétrante et bien ménag-ée, avec un œil clair, honnête et résolu, avec un g-este presque toujours le même, mais plein d'empire. . . Il eut des moments de véritable haute éloquence qui fai- saient remuer la foule... Dans d'autres instants, il était poli, choisi comme un lettré; puis, par moments encore, modeste, mesuré, attentif, marchant pas à pas dans la partie irritante de la discussion... » Voilà l'homme que la société a envoyé à l'échafaud. Comment cela a-t-il pu se faire? Victor Hug-o va nous l'apprendre. Claude avait une femme et un enfant. Un hiver, l'ouvrag-e manqua. Pas de feu ni de pain dans le g-aletas. L'homme, la femme et l'enfant eurent froid et faim. L'homme vola... De ce vol, il résulta trois jours de pain et de feu pour la femme et pour l'enfant, et cinq ans de prison pour l'homme. » Comme Jean Valjean, le héros des Misérables, ce mal- heureux Claude a volé sans doute un ou deux pains et deux ou trois fag-ots ; il a volé par vertu, par amour, fai- sant héroïquement le sacrifice de sa liberté ; c'est un vo- leur sublime. Quoi qu'il en soit, le voilà enfermé pour cinq ans à la maison centrale de Clairvaux. Tout natu- 126 VICTOR HUGO APRÈS 1830 rellement, cot homme qui a été un ouvrier modèle devient le modèle des prisonniers Claude Gueux, en prison, travaillait tout le jour... Le di- recteur des ateliers le reconnut bon ouvrier... Au bout de quelques mois, Claude avait acquis un ascendant singulier sur tous ses compagnons. Comme par une sorte de convention tacite, et sans que personne sût pounjuoi, pas même lui, tous ces hommes le consultaient, Técoutaient, Tadmiraient et l'imi- taient, ce qui est le dernier degré ascendant de l'admiration. Ce n'était pas une médiocre gloire d'être obéi par toutes ces natures désobéissantes. Cet empire lui était venu sans qu'il y songeât... Mettez un homme qui contient des idées parmi des hommes qui n'en contiennent pas, au bout d'un temps donné, et par une loi d'attraction irrésistible, tous les cerveaux téné- breux graviteront humblement et avec adoration autour du cerveau rayonnant. Il y a des hommes qui sont fer et des hommes qui sont aimant. En moins de trois mois donc, Claude était devenu ràmc, la loi et l'ordre de l'atelier. Toutes ces aiguilles tournaient sur son cadran. Il devait douter lui-même par moments s'il était roi ou prisonnier. C'était une sorte de pape captif avec ses cardinaux. Dans plus d'une occasion, lorsqu'il s'était agi d'empêcher une rébellion ou un tumulte, l'autorité sans titre de Claude Gueux avait prêté mainforte à l'autorité officielle du directeur. En effet, pour contenir les prisonniers, dix paroles de Claude valaient dix gendarmes. Claude avait maintes fois rendu ce service au directeur K Si vous croyez qu'une telle conduite, de si grands ser- vices rendus ont valu à Claude d'être bien traité, peut- être même de voir sa peine alarégée, c'est que vous êtes comme le bon public », et que vous n'y comprenez rien ». C'est précisément la bonne conduite de Claude qui l'a perdu ! c'est à elle qu'il doit d'avoir été g-uillotiné ! Victor Hug-o va vous faire toucher cela du doig-t. Aimé des prisonniers, Claude était détesté des geô- liers, cela est toujours ainsi. La popularité ne va jamais 1. Claude Gueux, p. 7, CLAUDE GUEUX 127 sans la dcfaveur. L'amour dos esclaves est toujours dou- blé de la haine des maîtres... La haine du directeur était en raison directe des services que lui avait rendus son prisonnier. Le directeur le détestait cordialement. II était jaloux de ce voleur. Il avait au fond du cœur une haine secrète, envieuse, implacal^le contre Claude, une haine de souverain de droit à souverain de fait, de pou- voir temporel à pouvoir spirituel. Ces haines-là sont les pires ^.. » Celle du directeur ne devait pas tarder à se satisfaire de la façon la plus cruelle. Doué des plus rares vertus et des qualités les plus hautes, Claude n'y mêlait pas un seul défaut; tout au plus eût-on pu sig-nalcr chez lui une petite infirmité il était grand mang-eur. C'était une particularité de son org-anisation. Il avait l'estomac fait de telle sorte que la nourriture de deux hommes ordi- naires suffisait à peine à sa journée. » Au lieu du pain de quatre livres, qu'il mang-eait à Paris, il ne recevait à Clairvaux qu'une livre et demie de pain et quatre onces de viande. La ration est inexorable. Il avait faim, il souf- frait; il n'en parlait pas. C'était sa nature ainsi. » Un jour, un jeune homme nommé Albin, pâle, blond, faible, » vintse placer près delui, tenant à la main sa ration, dont il lui offrit la moitié. Vainement Claude voulut résister; il dut céder enfin et accepter ce jour-là et les jours sui- vants. Ils partag-èrent, en effet, de la sorte tous les jours, Claude Gueux avait trente-six ans, et, par moment, il en paraissait cinquante, tant sa pensée habituelle était sé- vère. Albin avait ving-t ans; on lui en eût donné tant il y avait encore d'innocence dans le reg-ard de ce voleur. Une étroite amitié se lia entre ces deux hoiuines, 1. Claude Guciir, p. 9. 128 VICTOR HUGO APRES 1830 amitié de père à fils, plutôt que de frère à frère. Albin était encore presque un enfant; Claude était déjà pres- que un vieillard. Ils travaillaient dans le même atelier, ils couchaient sous la même clef de voûte, ils se prome- naient dans le même préau, ils mordaient au même pain. Chacun des deux était l'univers pour l'autre*. » Claude était heureux le directeur tenait sa veng-eance. Brusquement, brutalement, sans motif, il chang-ea Al- bin de quartier. Claude perdait son ami, en même temps qu'il se voyait enlever le supplément de ration qui lui était nécessaire. Il était frappé dans sa santé, atteint dans ses affections. Cet excellent directeur avait si bien visé qu'il avait fait coup double. Le lendemain et chaque jour, durant plusieurs se- maines, à l'heure où M. Delacelle c'était le nom du di- recteur faisait sa ronde dans l'atelier, Claude, son bon- net de g-rosse laine à la main, sa veste g-rise respectueu- sement boutonnée, le supplia de faire remettre Albin dans le même atelier. — Impossible! répondit M. Dela- celle, qui, bientôt même, ne daig-na plus répondre, se bornant à hausser les épaules. Les choses étant ainsi, Claude se recueillit, délibéra en lui-même pendant de longues heures, assis sur une pierre, les coudes sur ses g-enoux et le front dans ses mains, immobile, dans la même attitude »; puis, froidement, impartialement, en son âme et conscience, cet homme, cerveau bien fait, coeur bien fait », rendit son verdict. Le soir de ce jour, — ceci se passait en i83i, — il dit à M. Delacelle Nous sommes aujourd'hui le 25 octobre. Je vous donne jusqu'au 4 novembre. » Claude ne laissa pas passer un seul des neuf jours de g-rdce ac- 1. Claude Gueux, p. 0. CLAUDE GUEUX 129 cordés au directeur, sans l'avertir gravement de l'état de plus en plus douloureux où le mettait la disparition d'Albin. Cette long-animité devait rester sans résultat. Le 4 novembre arriva. Claude Gueux s'éveilla avec un visag-e serein. Ce matin-là, il travailla avec plus d'ar- deur qu'à l'ordinaire; jamais il n'avait fait si vite et si bien. Il parut attacher un certain prix à terminer, dans la matinée, un chapeau de paille que lui avait payé d'avance un honnête bourg'eois deTroyes, M. Bressier. » S'il devait mourir, — après avoir fait justice, — il ne voulait pas qu'il y eût la plus petite tache sur sa vie, le plus léger grain de poussière sur sa conscience. La justice, — la vraie, celle de Claude Gueux, — ne redoute pas la lumière; elle ne craint pas de montrer à tous sa face austère, aug-uste et redoutable ; et voilà pour- quoi, dans la salle de travail, lorsque les prisonniers furent réunis, Claude leur annonça qu'il allait tuer le directeur. Il leur exposa les motifs de sa détermination. Il attesta la conscience de ceux qui l'écoutaient Qu'il avait mûrement réfléchi, et à cela seulement, depuis deux mois ; qu'il croyait bien ne pas se laisser entraîner par le ressentiment, mais que, dans le cas que cela serait, il suppliait qu'on l'en avertît ; qu'il soumettait honnête- ment ses raisons aux /tommes justes qui l'écoutaient; qu'il allait donc tuer M. Delacelle, mais que, si quel- qu'un avait une objection à lui faire, il était prêt à l'écouter ^. » Pas une seule objection ne lui fut adressée. Le silence des quatre-vingt-un yV/s^es, qui formaient son audltoii-e, avait confirmé son verdict. Appelant l'un après l'autre ceux de ses compagnons qu'il aimait le plus aMès Al- 1. Claude p. t. t. I. 9 IM\ VICTOR HUGO APRES 1830 liin. il leur distribua tout ce qu'il posSklait en linge cf en vêtements. Puis il les embrassa tous, commanda qu'on se remît au travail et attendit. Neuf heures sonnaient à Thorlog-e delà prison, le directeur fit son entrée. Claude Gueux le supplia une dernière fois avec une voix qui eût attendri le dé- mon ». Le directeur fut inexorable. Claude alors sortit de son pantalon une hache, et, d'une main assurée, fen- dit la tète de sa victime ; trois coups assénés dans la même entaille lui avaient ouvert le crâne ; un quatrième lui coupa la fîg-ure en deux ; un cinquième lui fît à la cuisse droite une blessure profonde. M. Delacelle était mort. Jetant la hache et tirant de sa veste une paire de ciseaux, les ciseaux de sa femme », Claude se les enfonce dans la poitrine et tombe évanoui sur le ca- davre du directeur. ' Quatre mois et demi plus tard, le i6 mars 1882, Claude Gueux comparaissait devant le jury. Il eut une bonne attitude devant la cour. » Il prêta même son aide au président des assises. Aucun des témoins ne voulait déposer contre lui ; le président les menaçait en vain de son pouvoir discrétionnaire il fallut que Claude leur commandât de parler. Quand, par oubli ou par affection pour lui, l'un d'eux omettait des faits à .sa charg-e, il les rétablissait. Il accueillit l'arrêt qui le condamnait à mort sans forfanterie comme sans faiblesse, et se contenta de dii-e C'est bien. Mais pourquoi cet homme a-t-il volé? Pourquoi cet homme a-t-il tué? Voilà deux questions auxquelles ils ne répondent pas 1. Rentré dans la prison, il soupa presque gaiement. 1. Claude Guet x, p. 2^. CLAUDE GUEUX J31 Des offres d'évasion lui furent faites par les ]risonnicrs de Trojes, qui s'y dévouaient tous. Il refusa. L'exécu- tion eut lieu le 8 juin 1882. On avait choisi ce jour- là, parce que c'était jour de marché, afin qu'il y eût le plus de reg-ards possible sur son passag-e. » — Il monta sur l'échafaud g-ravemcnt, l'œil toujours fixé sur le g-ibet du Christ. Il voulut embrasser le prêtre, pujs le bourreau, remerciant l'un, jarlonnant à l'autre... Au moment où l'aide le liait sur la hideuse mécanique, il fit sig-ne au prêtre de prendre la pièce de 5 francs quil avait dans sa main droite, et lui dit Pour les pauvres. Comme huit heures sonnaient en ce moment, le bruit du befl"roi de l'horloge couvrit sa voix, et le con- fesseur lui répondit qu'il n'entendait pas. Claude atten- dit l'intervalle de deux coups et répéta avec douceur Pour les pauvres. Le huitième coup n'était pas encore sonné que cette noble et intelligente tète était tom- bée 1. » IV Je ferme maintenant la Revue de Paris de i834 et j'ouvre. la Gazette des Tribunaux de i832, ainsi qu'un intéressant volume de M. de Mongis, qui était substitut à Troyes à l'époque du procès de Claude Gueux 2. 1. Claude Gueux, p. 22. 2. Rér/wsifoires, Discours, etc., pnr M. de Mongis, ancien pro- cureur général, 2' édition, 1870. L'arliclo de M. de Mongis sur Claude Gî^t' avait paru en 183i. Dix-neuf ans plus tard, Victor Hugo tira vengeance de ce vieil article et de son auteur en écri- vant dans les Chnliments Passons vite. L'histoire abrège. Elle léilige Roycr d'un coup de fouet, Mnngis d'un coup de pied. Et fuit. Royer se et Mnngis se rassied ; Tout est dit. Que leur fait l'affront? L'opprobre engraisse. r,'2 VICTOR HUGO APRÈ"^ 11 fallait à Victor Hugo un assassin qui fiit un homme rxtraoïxlinairo, une intelligence supérieure, un cer- veau rayonnant, » toutes choses cjui ne se peuvent ren- contrer, on le sait de reste, cpie sur le pavé de la ca- jitale ; il ouvre donc son récit par ces lignes 11 y a sept ou huit ans, un homme, nommé Claude Gueux, pauvre ouvrier, vivait à Paris » Le vrai Claude Gueux n'a jamais mis les pieds dans Paris la g-rand'ville. Il était tout simplement berg-er dans une petite commune de la Côte-d'Or K Besoin était que le poète donnât à son héros une femme et un enfant. Comment auiait-il pu, sans eux, obtenir certains effets, ceux-ci," par exemple La fille et l'enfant eurent froid et faim. L'homme vola. » — L'n jour, étant de bonne humeur et voyant Claude fort triste, car cet homme pensait toujours à celle qu'il appelait sa femme, le directeur des ateliers hii conta, par manière de jovialité et de passe-temps, et a issi pour le consoler, que cette s'était faite fille publique. Claude demanda froidement ce qu'était d 'venu l'enfant. On ne savait. » — Il fouilla dans une e .pèce de de bois blanc qui était au pied de .son lit, il en tira une paire de ciseaux de couturière. C'était la seule cliose qui lui restât de la femme qu'il avait aimée, de la mère de son enfant, de son heureux petit ménarje d'autrefois. » C'est avec cette petite 1. Comme il faut que tout soit inexact dans les récits de Victor Hugo, les détails les plus insignifiants aussi bien que les circon- slances les plus importantes, nous voyons parle récit de M. de Mongis que le portrait physique de Claude Gueux est aussi faux que son portrait moral. L'homme que Victor Hugo représuiite avec quelques cheveux gris perdus dans les touffes noires », élail blond sans mélange. Mongis, op. cit. — Voyez aussi, dans /' Français du 12 janvier 1877, la Chronique ^parisienne de M. Victor Fournel. CLAUDE GUEUX lo3 paire de ciseaux qu'il aura la snjiersiilioii tourlianln de se frapper, après avoir asséné cinq coups de hache à M. Delacelle. Après sa condamnation, il demandera qu'on lui rende cette chère relique. Devant la cour d'as- sises, il établira avec force, avec éloquence, que la pro- vocation est venue du directeur; il dira J'avais une fciiiuie pour qui j'ai voh', il me torture avec cette femme; javais un enfant pour qui jai voh-, il me tor- ture avec cet enfant. » La vérité est que Claude Gueux n'a pas dit à la cour d'assises un traître mot de ces belles choses ; qu'il n'a- vait jamais eu ni femme, ni enfant, ni petit ménag-e,, et qu'il avait volé pour son propre compte. Rendu à la li- berté après une première condamnation, il avait recom- mencé et avait été envoyé une seconde fois à Clairvaux. Cet homme honnête », ce cerveau rayonnant », ce cœur bien fait», était un voleur incorrig-ible, un che- val de retour. Ces antécédents, si déplorables soient-ils, ]laude les a peut-être rachetés par sa conduite dans la prison. Victor Hug-o ne nous l'a-t-il pas montré contenant h; désordre, empêchant la rébellion, plus qu'un héros et plus qu'un saint, l'Ang-e de la Maison centrale? Claude Gueux avait, en effet, une façon à lui de doniiei- de bons exemples aux hommes justrs qui rcntouraient. En i8 qui lui vaut d'être acquitté par la cour d'assises. Il saura re- connaître cette indulg-ence des douze jurés cluunpenois; quatre ans plus tard, il fera mieux. iJi VICTOR HL'GO APRES 1830 C'est u'il a vraiment, quatre ans plus tard, les meil- leures raisons du monde pour être sans pitié. N'a-t-on pas poussé la barbarie jusqu'à le séparer de son ami, de ce jeune Albin qui a tant d'innocence dans le regard » et dont le g"énéreux dévouement lui a inspiré une amitié de père à fils » ? Hélas ! hélas ! ce tendre et novice Albin, pour lequel la riche palette de ^'ictor Hug-o n'a pas de couleurs assez fraîches, qu'il nous représente pâle, blond, faible », voici son portrait peint de visa par le rédacteur de la Gazette des Tri- bunaux A voir sa courte et forte slature, la lars^cur démesurée de SCS cpaulos, à peine séparées de sa tète par un col puissant et sillonné de muscles mobiles, on Ij prendrait pour cet Hercule Ijoules, ue nous admirons dans le jardin des Tuileries, près du lit de Cléopàtre ; mais le caractère qui domine dans sa physionomie, c'est réclat sombre de ses yeux profondément enfoncés dans leur orbite '. Quant à Tamitié que lui avait vouée Claude Gueux, à cette amitié de père à fils plutôt que de frère à frère », c'est encore la Gazette des Tribunaux qui va nous dire ce qu'il en faut penser. Au mois de décembre 1882, Félix- Albin Lc^raud comparaissait à son tour devant la cour d'assises de l'Aube, sous l'accusation d'assassinat. Il paraît, dit la Gazette, qu'un attachement monstrueux avait d'abord soumis Albin Leg-rand au joug" de Claude Gueux et l'avait aveug-lément poussé dans la complicité du crime qui a conduit Gueux au supplice. Plus tard, ses in- fâmes afîcctlons criminelles se seraient reportées sur l'infortuné Delaroche, détenu pour simple délit à Clair- \. Gazette des Trilnit' l'.l mars 18]2. CLAUDE GUEUX 135 vaux; et, du moment où elles rencontraient un obstacle, elles ont dû enfanter un crime. Delaroche périt victime d'une jalousie aussi effrénée que la passion où elle pui- sait sa source impure*. » En face de sa victime expirante, Albin s était écrié Je ne me repens pas. » Après de long-s jours de ré- flexion, il disait encore Je ne me repens pas. » Aux g-endarmes qui le conduisaient à Trojes, la veille de sa comparution devant le jury, il tenait les propos les plus sang-uinaires, jurant qu'il ferait trembler tous les spectateurs, que son avocat y passerait le premier D'an coup de sabot je lui ferai sauter la cervelle et les yeux. Condamné aux travaux forcés à perpétuité, il rit aux éclats. Par exemple, dit-il en tendant la main aux menottes, je ne me serais pas attendu à rire aujourd'hui 2. » Excellent jeune homme, et comme Victor Hugo a eu raison d bon cœur et son innocence! Revenons à Claude Gueux et à la journée du 4 ii"^'- vembre i83i. On se rappelle cette scène, dans la salle où sont réunis les quatre-ving-t-deux prisonniers Claude annonçant que le soir il se fera justice, soumettant ses raisons à ses camarades, se déclarant prêt à écouter leurs objections; les prisonniers ratifiant la sentence qu'il a portée, embrassant, les larmes aux yeux, cet homme qui va donner sa vie pour une cause juste », et qui leur distribue ses pauvres hardes. La scène est belle et fait honneur à l'imag-ination du poète. Voici 1. Gaz'itle des Triltunaiu; 2i décembre 1832. 2. Ibkl. 136 VICTOR HUGO APRÈS 1830 maintenant la réalité. Pour ôter à ses compagnons, dit la Gazette des [Tribunaux, toute possibilité de le trahir, Claude Gueux les refoule dans un coin de l'ate- lier, en attendant sa victime, jetant à leurs pieds, avec un air de hauteur, l'instrument fatal, et les défiant de fuir, menaçant, au moindre geste, de faire voler une tète ; tantôt sombre et morne, tantôt riant de leur air efiFrajé*. » Claude est devant le jurv. Sur une table, devant le bureau du président, sont étalées les pièces à conviction, parmi lesquelles une hache rouillée par des taches de sang- et portant encore à son taillant des dents humai- nes et des cheveux ». Victor Hugo ne s'attarde pas à ces misères, il est tout entier à Claude Gueux, il sig-nale sa bonne attitude devant la cour », l'héroïsme che- valeresque de ce égalant homme qui vient lui-même en aide à l'accusation, dirig-e les débats, commande aux témoins de parler, fût-ce contre lui, et qui, si l'on omet des faits à sacharge,les rétablit. Encore une belle scène aussi fausse que tout le reste. Claude Gueux, dit la Gazette des Tribunaux, menaça de tuer les jug-cs. » Voilà pour sa bonne attitude devant la cour. Quant à ses anciens compag-nons, voici en quels termes il les invitait à déposer sans crainte, à dire tout ce quils avaient vu Ceux qui m'accusent aujourd'hui parce qu'ils ne tremblent plus devant moi n'ont sur moi d'autre avantag-e que leur lâcheté; ils ont applaudi à mon crime et n'avaient pas osé le commettre 2. » Albin, du moins, sera, sans doute, excepté de Tana- thème que Claude Gueux lance ainsi aux témoins en- tendus par la cour. Et comment ne le serait-il pas? \. Gazette des Tribunaux, 19 mars 1832. 2. Ibid CLAUDE GUEUX 137 Albin, écrit Victor Hiig-o, entra on chancelant; il san- g-lotait. Les g-endarmes ne purent empêcher qu'il nallât tomber dans les bras de Claude. Claude le soutint et dit, en souriant, au procureur du roi Voilà un scélé- rat qui partag-e son pain avec ceux qui ont faim. » Puis il baisa la main d'Albin... Les femmes qui étaient là pleurèrent *. » La Gazette des Tribunaux ne dit rien de cette scène pathétique, et pour cause. Claude Gueux accusa, en effet, Albin d'avoir été son complice dans le meurtre du directeur; il persista, jusqu'au pied de l'échafaud, à le dénoncer comme tel 2. J'aurais encore à siq;-naler bien des inexactitudes, bien des erreurs voulues. Je n'en relèverai plus que deux ou trois. Les paroles empreintes à la fois de fermeté, de philo- sophie et d'éloquence, que Victor Hug-o met dans la bouche de Claude Gueux, au prononcé de son arrêt, n'ont point été dites. Claude, à ce moment, ne fit point fîg-ure de héros. Il est pâle et son attitude abattue rend inutiles les précautions inusitées dont il est envi- ronné •^. » Autre détail. On veut, dit Victor Hug-o, le faire éva- der; ij refuse. N'a-t-il pas, dès long-temps, fait le sacri- fice de sa vie? Ici, encore, intervient cet éternel trouble- fête, le rédacteur de la Gazette. Il nous apprend que Claude Gueux, depuis son arrivée dans les prisons de Troyes, a dirig-é un plan d'évasion aussi hardi qu'ha- bile. » D'après Victor Hug-o, rexéculion avait été fixée au 8 juin, parce que ce jour-là était un jour de marché, 1. Claude Gueux, p. 20. 2. Gazelle des Tribunaux, 19 mars 1832. 3. lôid. 138 VIJTOR HUGO APRKS ISiîO ce jiil lui fournit aussit superbe tirade. Il n y a qu'un petit iiiallicur, cest qu'on avait choisi le 8 juin par cette raison, précisément, que ce n'était pas le jour du marché. L'exécution, écrit la Gazette des Tribunaux, a eu lieu le vendredi 8 juin, à huit heures du matin. Jusqu'à présent, les exécutions avaient tou- jours eu lieu le samedi, jour de marché, où la foule est naturellement plus considérable *. » Et la Gazette in- siste sur ce point, que l'autorité, en évitant de choisir le jour du marché, sest proposé de suivre l'impul- .sion philanthropique des esprits », et qu'elle a cherché à cacher le plus possible un si terrilde spectacle ». On sait, de reste, que l'auteur de Xotre-Dame de Paris affiche en toute rencontre la prétention d'unir au laurier du poète la palme de l'érudit, de s'élever aux conceptions les plus hautes et de s'astreindre à l'exacti- tude la plus minutieuse. Dans Claude Gueux, en par- ticulier, où il ag-ite une g-rave question de philosophie sociale, où chaque détail a la prétention d'être un arg-u- ment, où les faits sont le support de la thèse, il avait le devoir de ne mettre en avant que des faits scrupuleu- sement exacts, de dire les choses comme elles sont ». Il en avait pris l'eng-ag-ement au début de son travail. Cet eng-açement, nous savons maintenant comment il l'a rempli. Pas un fait qu'il n'ait dénaturé, pas un dé- tail qu'il n'ait travesti. Et qu'on ne dise pas qu'après tout le mal n'est pas g-rand, que Victor Hug-o étant un poète, cela ne tire point à conséquence. Ce n'est pas impunément qu'un écrivain se fait un jeu de la vérité, une habitude du mensong-e. Même dans l'ordre pure- ment littéraire, la sincérité est la qualité nnîtrossc sans 1. Gazette des Tribu naur, l.'i juin 1S3Î. CLAUDE GUEUX l^W elle, point d'émotion vraie, point de j^randeur véritable. Et c'est pour cela que Victor Hug-o, puissant écrivain, artiste incomparalde, ne sera pas, dans la postérité, l'éi^al de ces g-rands poètes sincères, Racine et Cor- neille. Un dernier mot. Dans les Misérables, Victor Hiij^o icvcndique la pa- ternité du mot gamin. Ce mot, dit-il, fut imprimé pour la première fois en i834. C'est dans un opuscule intitulé Claude Gueux qu'il fît son apparition. Le scan- dale fut vif. Le mot a passé *. » On lit, en effet, dans Claude Gueux Il s'amusa même à éteindre une des rares chandelles qui éclairaient l'atelier, avec le souffle de sa narine... Rien ne pouvait faire que cet ancien jamin de Paris n'eût point, par moment, l'odeur du ruisseau de Paris. » C'est au mois àe juillet i834 q^ic la Revue de Paris publia l'opuscule de Victor Hug"0. Or, dans cette même Revue de Paris, je trouve, à la date de juin 1882, un article de Castil-Blaze sur Lablache, où .se lit ce sag-e Louis Lablache n'avait d'abord aacuaaris, t. XXXIX, p. 178. UO VICTOR HUGO APRÈS 1830 nom. C'est, au jng-cmont de Sainte-Beute, un joli livre dans le genre de Duclos et qui peint bien l'aspect des mœurs à sa date. Le dernier chapitre contient les lig-nes suivantes Le ffamiii de Paris est bien près d'en être le maître, même le cas d'insurrection à part; tant on le voit se multiplier, se reproduire, toujours le premier là où il y a quelque chose à voir, surtout quelque mal à faire, pénétrant partout, se g^lissant entre vos jambes, parfois même dans vos poches, le paresseux le plus actif, le fainéant le plus affairé qui soit au monde '. II n'est donc pas exact que le mot gamin ait été im- primé pour la première fois en i834 ^ et dans un écrit de Victor Hug-o. Lorsque l'Académie française, dans son Dictionnaire historique de lalang-ue, en sera rendue au mot Gamin, elle fera bien de ne pas imiter M. Littré ^ et de ne pas accepter, comme lui, les yeux fermés, le dire de l'auteur de Claude Gueux. \. L'Epoque sans yiom, t. II, p. 298, i833. 2. Je rencontre le mol gamin dans les dictionnaires suivants, puijliés avant 1834 Nouveau Dictionnaire delà langue française, par Laveaux, 1820, p. 886. — Dictionnaire français par ordre d'analogie, par Lemare, 1820. p. 523. — Dictionnaire classique de la langue française, publié et mis en ordre par quatre professeurs de l'Universilé, 1828, p. 450. — Dictionnaire étymologique de la langue française, par B. de Roquefort, 1829, p. 358. — Dictionnaire universel de la langue française, par Ch. Nodier etV. Verger, 5 édition, 1832, p. 723. — Je trouve encore le mot gamin dans un livre que Victor Hugo, je le sais, n'a jamais eu besoin d'ouvrir, le Dictionnaire des Rimes, par P. Richelet, édition corrigée par les citoyens Dewailly, membre de l'Institut national, et Dewailly, fils aîné, Paris, l'an VII de la République, lit ce mot avait bien, dans tous ces livres, l'accep- tion que nous lui donnons aujourd'hui. Voici, par exemple, comment il est défini par le Dictionnaire de Laveaux Jeune garçon qui passe son temps à jouer et à polissonner dans les rues. 3. Dictionnaire de la langue française, t. II, v» Gamin. CHAPITRE VII ANGELO. LES CUAXTS DU CIVEPUSCULE M"" Mars et M""= Dorval. — Les recettes tïAngclo. — Une préface de Victor Hugo et une fable de Florian. — Los Statuts de Vin- quisiLion d'Etat. — Le comte Daru et le comte Tiepolo. — Cornaro, tyran pas doux. — Lepeintre jeune et Suzanne Brohan. — ].es Chants du crépuscule. — Saiate-Beuve et Dalila. M. Vinet. M'" Juliette et Date iilia. I Un des critiques qui avaient le plus sévèrement jugé Marie Tudor, M. Amédéc Pichot, terminait son article, publié dans la Revue de Paris, par ces lig-nes où les qualités et les défauts du poète sont appréciés avec une équité parfaite Quel quesoitlejugvnient léfinitif que Ton doive porter sur Tensemble des travaux de M. Victor Hugo, qui n'en est encore qu'à ses premiers pas dans la carrière dramatique, j'aime en lui, comme dans les poètes ang-lais du seizième siècle, ce mé- lange d'érudition et de romanesque qui distingue la plupart de ses écrits ; j'aime en lui cette exagération qui n'évite pas tou- jours l'emphase et la redondance espagnole, mais qui atteint aussi le sublime ; j'aime cet esprit qui, à force de chercher les contrastes, tombe dans les concetti et les subtilités, maisfrouve aussi l'inattendu dans la chose et le mot ; j'aime enfin cette franchise d'expression qui accepte le trivial sans crainte, mais qui, toujours correcte selon la langue, sinon toujours douce à l'oreille, n'exclut pas systémati{uement la grâce et l'élégance. Bizarre sans doute quand il ne peut être original, véhément quand il ne peut être fort, grotesque quand il ne peut être comi- jue, il est du moins toujours poète et jamais commun ; il dé- Ii2 VIGTOU rnOO APRÈS 1S30 passe le but, mais il reste rarement en chemin. En un mot, d'autres ont des caprices plus ou moins brillan1, M. Victor Hug'O, seul peut-être en littérature, a une VOLOXTE. Il ne s'est jamais dissimulé que sa vie littéraire serait une lonw'ue lutte, •pie chacun de ses ouvraares serait un combat, et il s'est mis lravement en campao-ne, comme un de ces champions d'autre- fois qui, vainqueurs ou vaincus, étaient toujours sûrs de se faire connaître par leurs bons coups d'épée'. Après Marie Tudor, Victor Hiig-o avait une revan- che à prendre au théâtre. Sans perdre un jour, .il se remet à lœuvre et prépareune nouvelle pièce. Le i4 dé- cembre i833, Mme Huo-o écrit à Victor Pavie Mon mari a toujours ses pauvres yeux malades, et pourtant il s'occupe activement d'un drame c]ui doit être joué Français, et son volume de poésies s'en trouve retardé, mais nous nen perdrons rien. Le volume de vers pa- raîtra dans deux ou trois mois -. Le drame dont Victor Hug-o s'occupait ainsi dès la fin de i833 ne fut joué cuc le 28 avril i835. C'était Angelo. tyran de Padoiie ^. On lit sur le registre de la Comédie-Française grand succès. — J/"»*!' Mars et Dorval redemandées '*. La recette de la piTmière représentation du Roi s'a- muse avait été de fr. 4o. La recette de la pre- mière à' Angelo fut seulement de 60. La salle, on le voit par ce chifiFre, avait été mise presque tout en- tière à la disposition de l'auteur. Les payants ne ma- nifestèrent d'ailleurs, cette fois, aucune velléité d'oppo- sition, ce qui ne laissa pas d'inquiéter un peu les jeunes amis de l'auteur. Ils étaient tout surpris et presque aux 1. Revue de Paris, t. LVI, p. 123. 2. Cartons de Victor Pavie correspondance de M"" Victor Hugo. 3. Le poète avait d'abord intitulé son drame Angelo ou Padoueen 1549. Procès d Angeloel d'Hernani. 4. Archives delà Comédie-Française. ANGELO 14;î rc^Tcts d'avoir triomphé sans lutte. Ils se dciiiaiulaicnt si c'était un bien. Une lettre tkrite par l'un d'eux au sortir de la représentation, une de ces bonnes lettres d'autrefois, qui portent au dos le timbre de la poste, va nous rendre dans leur vivacité premièi-e les émotions de cette soirée Mercredi matin. Il est indispensable de vous annoncer, mon cher Victor, le triomphe complet et incontesté de la pièce de notre illustre ami M. IIu^o. Jamais représentation ne fut pour moi plus bril- lante et plus solennelle. Pas un coup de sifflet n'a été donné. Les acteurs ont été admirables. Mme Dorval a surpassé tout ce que la passion peut produire ou concevoir. C'était à s'en irradier les cheveux. Quand vous aurez le texte entre les mains , vous verrez ce que cette femme que vous admirez commeellelcméritea pu faire dans le rôle qu'elle a. M"'' Mars a été sublime aussi. Sa situation dans la pièce est une de celles que M. Hug-o montre ordinairement avec tant de bonheur, à l'aide de son imagination, — une courtisane, pure cepen- dant. M. Beauvallet a été très beau dans le rôle du tyran de Padoue. Je ne puis revenir de toutes ces merveilles. C'est presque une autre représentation d'Hernani. M. Hugo avait eu la bonté de me délivrer un billet de loges. J'ai eu la io4 de faire du drame un perpétuel >k lotte encore, 1. Angplo,\ùm'nri.' III, purlie II, scùiie m ANiELO IM il écrit dans sa préfaco On no saurait trop le redire, aujourd'hui plus rpie jamais, le théâtre est un lien d'en- fieignemenf. Le divame... doit donner à la foule une pJiilosopJiie, aux idées une formule, aux âmes alt0 dite par M"'' Biohan ^ avec unoxL-ellent ton de comédie Et qui donc m'a bâti tes drames actuels Où les gens innocents soûl toujours criminels, Où l'absurde renaît, où le bon sens expire? Vous retournez Schiller, vous retapez Shakespeare ! S'ils pouvaient revenir, hélas! dos sombres bords, Ils crieraient au voleur! Vous détroussez les morts. Malheureux ! et pour mieux déguiser leur dépouille, Vous mettez hardiment du vernis sur la rouille! Du moins monsieur Fétis. aux concerts ennuyeux, iS'e nous prend pas en traître; il nous dit C'est du vieux.» Mais vous, ChampoUions des muses endormies, Est-ce donc innover, qu'exhumer des momies? Un seul titre est à vous, gardez-le tout entier, Inventeurs de la barbe à la François Premier! Le meurtre et l'affreux suicide Nous poursuivent partout de leur face livide Chatterton s'empoisonne au lieu de travailler; lit quelle est la morale, enlin? un escalier; Escalier curieux! Espèce de symbole Qui semble nous montrer comment l'ar* dégringole -. C'étaient d'assez bons vers pour des vers de parodie ; ils ne valaient cependant ni la prose d'Aii/elo, ni sur- tout les vers que Victor Hugo allait bientôt publier. Il avait écrit depuis cinq ans un assez g-rand nombre de pièces politiques; le moment était venu pour lui de les recueillir et d'y joindre les autres poésies qu'il avait com- posées depuis les Feuilles d'automne. Ce que serait ce nouveau volume, Sainte-Beuve l'an- nonçait en ces termes à Bérang-er, le 3 septembre i835 i. Suzanne Brohan, mère d'Augustine et de Madeleine Brohan, et l'une des meilleures comjdiennes du dix-neuvième siècle, joua tour à tour à rOdêon,au Vaudeville et au Théâtre-Français. Théophile Gautier a dit d'elle, dans ses Porbails contemporains A la scène, M"" Brohan produit l'effet du vin d'A'i ; on n'a pas le temps de voir les défauts de l'œuvre, on est ébloui, chance- lant sur sa banquette. La mobilité de son masque donne à son ironie ou à sa passion une admirable portée. Aussi déliée qu'une abeille, elle pique avant qu'on son;,'e à parer le trait. » . 2. CoHNARO, TYRAN PAS DOUX. traducHon en quatre actes et en vers d'Angelo, tijran de Padoue », par MM. Dupeuly et Ouvert. ANGELO lo"J Il se prépare ici une saison assez lilti-ruirc, assez poétique même nous allons avoir dans une quinzaine un volume lyri- ' octobre i835. Venant après les Feuilles d'automne, les Chants du crépuscule n'étaient pas un progrès. La forme est tou- 1. Les Citants du crépuscule. 2. Sainte-Beuve, l'orlraUs contemporains, édition de 1869, l. I, p. 131. 3. Cartons de Victor Pavie correspondance Sainte-Beuve. 4. Lettres de Victor Hugo aux Bertin, p. 78. 160 VICTOR HUGO APRÈS 1830 jours éclatante, le vers est toujours puissant, mais on n'u- sent palpiter ni la vie d'un sentiment vrai ni l'inspiration d'une intellig-ence convaincue. Sous l'amas des imag-es, sous l'entassement des métaphores, on cherche, sans la rencontrer, une idée, une émotion, une souffrance. Notre œil est ébloui, notre cœur n'est pas touché. Le corps de cette poésie est supérieur à son âme. A-t-elle même une âme '? Et où la pourrait-on découvrir ? Les odes ou pièces politiques forment une partie im- portante du recueil il n'en est pas une seule qui ait été pour le poète autre chose qu'un canevas sur lequel il a brodé ses métaphores et tissé ses antithèses. Aug-uste Bar- bier n'avait pas de g-énie; à peine avait-il du talent; mais il avait l'enthousiasme, la passion, la colère, et il écrivait la Curée, la Popularité, V Idole, — pau\Tes ri- mes, à coup sûr, vers durs, lourds, incorrects, — vers médiocres, mais immortels. La Parisienne elle-même vivra, — la Marche nationale de ce pau%Te Casimir Delavig-ne, — parce qu'elle a été vraie à son heure, parce qu'elle a traduit avec sincérité l'org-ueilleuse joie de la bourg-eoisie triomphante. Les vers de Victor Hug-o, y Ode à la Jeune France, V Hymne aux morts de Juil- let, ne traduisaient rien, n'exprimaient rien, si ce n'est le besoin qu'éprouvait le poète de dire aux vainqueurs qu'il désevlRit pie useT7ient le camp des vaincus. Les odes bonapartistes de Victor Hug-o, — .1 la Co- lonne et Napoléon II, — valent mieux sans doute que ses hymnes en l'honneur des Martyrs de i83o. Mais là encore on a vite fait de reconnaître que le cœur n'y est pour rien ; que le poète entend bien ne pas se sacrifier à son héros et se perdre dans son rayonnement. Il a trouvé une mine d'imag-es splendides et de rimes reten- tissantes ; cette mine, il l'exploite à son profit, et voilà ANGELO 161 tout. Ces imag-es, il les épuise jusqu'à la dernière, il les multiplie comme ces fêtes du calendrier dont le bon La Fontaine a dit L'une fait tort à Tautre. » Il entasse antithèses sur antithèses, comme l'empereur entassait victoires sur victoires W'agrara sur Marengo, Champaubfrt sur Aréole, Pélioa sur Ossa. Sous l'enthousiasme on sent l'effort, le labeur, l'am- bition de briller à côté de Bonaparte et au-dessus de lui, d'être, à côté de Napoléon le Grand et au-dessus de lui, Victor Hugo le Grand, — un Napoléon qui aura réuni, sur son front toutes les couronnes et qui n'aura pas connu la défaite, un Napoléon qui n'aura pas eu de Waterloo ! La pièce qui a pour titre A l'Homme qui a livré une femme, appelle les mêmes réflexions. Le crime de Simon Deutz vendant la duchesse de Berry avait soulevé l'indi- gnation g-énérale. Victor Hug-o s'est associé à ce senti- ment, et il convient de lui en savoir g-ré. Sa pièce est res- tée célèbre. Il y a accumulé toutes les formules du mé- pris, toutes les hyperboles de l'injure et de la malédiction. Mais tout cela, avec une prog-ression savante, avec une recherche constante de l'effet. Pas un seul instant on ne sent trembler sa main, pas un instant on ne sent passer dans ses vers le frémissement d'une vraie colère. Colère poétique, et c'est tout. Ah ! viendra un jour où Victor Hugo couvrira d'injures plus violentes encore, d'impré- cations plus terribles, des généraux, des magistrats, des prêtres, fort honnêtes g-ens pour la plupart. En dépit de ce qu'il y aura d'excessif dans ces hyperboles insensées, les vers seront admirables , le poète aura fait un chof- d'œuvre, parce qu'il aura été inspiré, cette fois, par une vraie colère, par une véritable indignation. Songez I. 11 lOi' VICTOR HUGO APRÈS IS.'iO donc! ces généraux, ces mag-istrats, ces prêtres, ont fait ]»ien pis que livrer une femme ; ils ontaccepté l'Empire, — l'Empire qui a proscrit Victor Hugo ! Et pourtant, il y a, dans les Citants du crépuscule, une pièce qui, si l'auteur n'eût cédé ici encore au besoin de matérialiser sa pensée jusque dans ses moindi'es replis, serait admirable de tous points; c'est celle que le poète a dédiée à Louis Boulang'cr Ami, le voyageur que vous avez connu... Un soir, en l'un de ses voyages, il monte au haut d'un beffroi. Il y voit la cloche qui sommeille ; il s'approche et, sur le lourd battant d'airain, il lit les noms profanes, les mots impurs, les blasphèmes, gravés par le couteau des passants. Il fait un retour sur lui-même, et se met à comparer cette cloche, souillée par d'injurieux passants, à son âme, sans tache elle aussi, au jour de son baptême, et maintenant défîg-urée par les passions et les doutes railleurs Mais qu'importe à la cloche et qu'importe à mon âme! Qu'à son heure, à son jour, l'Esprit saint les réclame. Les touche l'une et l'autre et leur dise Chantez ! Soudain, par toute voie et de tous les côtés, De leur sein ébranlé, rempli d'ombres obscures, A travers leur surface, à travers leurs souillures. Et la cendre et la rouille, amas injurieux, . Quelque chose de grand s'épandra dans les cieux ! Victor Hugo a été saisi par une idée puissante ; il a obéi à l'inspiration. Au souvenir de son passé, de son enfance, de sa jeunesse radieuse et pure, il a été ému ; et c'est pourquoi, ce jour-là, il n'a pas seulement écrit de beaux vers, comme il en avait écrit hier, comme il en écrira demain, — il a été vraiment un g-rand poète. Mais la cloche a cessé de chanter au sommet du beffroi; ANGELO 103 le poùte s'est éloigné, il asecoué la poussière delà vieille ég-lise, et le voilà qui publie, tout à côté tic cette belle pièce A Louis Boulanger, les pièces amoureuses, élé- g-iaques, qu'il a écrites pour celle que Sainte-Beuve, tout à l'heure, appelait Dali/a Hier, la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles, Etait digne de toi, tant elle avait d'étoiles... Et plus loin Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine, I*uisque j'ai dans tes mains posé mon front pàli... Le contraste était déjà assez violent; mais voici où il devient tout à fait intolérable. Il n'japas,dans /es Chants du crépuscule, moins de douze ou treize pièces écrites en l'honneur de M"^ Juliette. Vous ne les avez pas lues sans une intime souffrance, sans song-er à cette mère de famille que son mari délaisse, à ces enfants dont le père ne se souvient plus! — Il s'en souvient, au contraire, à merveille. Le temps seulement de tourner la page, et il est là devant vous, non plus comme tout à l'heure, les mains pleines de myrteset de roses,mais les mains /;/ de lis. Sa voix s'élève, grave et douce, et il chante la mère pieuse, les enfants grandissant sous son aile Oh! si vous rencontrez quelque part sous les cieux Une femme au front pur, au pas grave, aux doux yeux, Que suivent quatre enfants dont le dernier chancelle, Les surveillant bien tous, et, s'il passe auprès d'elle Quelque aveugle indigent que l'âge appesantit, Mettant une humble aumône aux mains du plus petit; Quand, vers Pàque ou Noël, l'église, aux nuits tombantes. S'emplit de pas confus et de cires llambantes..., Si, loin des feux, des voix, des bruits et des splendeurs. Dans un repli perdu parmi les profondeurs, Sur quatre jeunes fronts groupés prés du nuu' sondjro > JC4 VICTOR HUGO APRÈS 1830 Vous voyez se pencher un regard voilé d'ombre Où se mêle, plus doux encor que solennel, Le rayon virginal au rayon maternel; Oh ! qui que vous soyez, bénissez-la. C'est elle ! La sœur, visible aux" yeux, de mon âme immortelle! Mon orgueil, mon espoir, mon abri, mon recours! Toit de mes jeunes ans qu'espèrent mes vieux jours! C'est elle! la vertu sur ma tête penchée; La figure d'albâtre en ma maison cachée;... Elle ! tout dans un mot! C'est dans ma froide brume Une fleur de beauté que la bonté parfume ! D'une double nature hymen mystérieux! La fleur est de la terre, et le parfum des cieux ' ! Victor Hii^o dit quoique part clans les Chàtimcnls Que j'en ai vu de ces saints-là Qui vous expectoraient des psaumes après boire, Chantaient landerirette après Alléluia ! Eh mais? il me semble bien que lui-même, ici, n'a pas fait autre chose. Après avoir chanté landerirette avec Rliie Juliette, il chante à son foyer lalleluia du mariage. Api^ès avoir soupe chez la princesse Neg-roni, à peine levé de table et la bouche encore mal essuyée, il entonne d"un air contrit le psaume Date //lia ! Je sais bien que des ànies candides s'y sont laissé prendre, qu'un critique, aussi éminent que naïf, M. Vi- net, écrivait, au moment où parurent les Chants du cré- puscule Lorsque tout s'ébranle autour de lui et en lui-même, M. Vic- tor Hui?o embrasse les autels domestiques. La société craque de toutes parts il se réfugie au sein de la famille, qui est la so- ciété au berceau. Toutes les institutions sont discutées, tous les principes des devoirs analysés, c'est-à-dire niés il cache sa tète au o-iron des affections naturelles. L'homme se nie lui-même et se décompose le poète, afin de rester homme, reste fils, époux, ami et père; époux surtout, époux avec un chaste ravis- 1. Lej Chaiils du crt'iniscule, XXXIX, Date litiu. sèment. Aux blasplirines d'une niiillir^ureus;- femme' ronlre la divine institution de la famille, il oppose des chants d'une ten- dresse inexprimable, où l'amour conjui»'al est presque une piété, oii le respect sanctifie l'intimité, où l'hommage d'un homme à une femme aimée est aussi grave, aussi pur qu'il est tendre ^. Excellent M. Vinet ! Sainte-Beuve, qui allait devenir, deux ans plus tard, son collèg-ue à l'université d^ Lau- sanne, aura pu lui apprendre combien s'éloig-nait de la véi'ité cette interprétation du Date lilia de Victor Hug-o. Il aura pu lui en donner une traduction libre, d'autant plus exacte qu'elle aura été plus libre. S"il n'a pas voulu tout lui dire, il aura pu tout au moins lui faire lire quelques lig-nes de ses carnets, celles-ci par exemple Je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon ju9 c/ifcM"^'' de Sévifjné, la Leçon de botanique, les Voi- tures versées Le nom, dit le philosophe, est plus connu que les ouvrag-es'. » Le candidat était trop homme d'espiùt pour se fâcher de la remarque. Il savait bien d'ailleurs que son nom était, en effet, son meilleur titre. Son père, président à mortier au Parlement de Bordeaux, littérateur et jurisconsulte, auteur des Lettres sur la pro- cédure criminelle de France et des Lettres sur l'Italie, s'était présente à l'Académie française en 1788, et s'était retiré devant le chevalier de Boufflers ; son tour allait venir, lorsqu'il mourut prématurément, le 17 septembre 1 788. Son frère aîné, Charles Dupaty, sculpteur distingué, avait été nommé, en 1816, membre de l'Académie des beaux-arts; c'est lui qui avait fait le modèle de la statue équestre de Louis XIII, que Victor Hug-o pouvait voir, chaque matin, de ses fenêtres, sous les arbres de la place Royale. Son neveu, Élie de Beaumont, le célèbre géolog-ue, venait d être élu membre de l'Académie des sciences. M. Dupaty était donc de famille académique ; son nom était une force, et il avait pu répondre à Royer- Collard, avec une légitime et spirituelle fierté Mon- sieur, quand le nom reste, c'est quelque chose, surtout quand il est parvenu jusqu'à vous ^. » Cependant comme il s'agissait de remplacer M. Laine, c'est-à-dire un homme d'État et un orateur, ancien pair de France et ancien ministre, le comte Mole paraissait plus naturellement indiqué. Si M. Dupaty pouvait compter sur les vaudevillistes de l'Académie et M. Mole sur les politiques, Victor Hugo était-il assuré, du moins d'avoir pour lui les poètes? La voix de Chateaubriand et celle de Lamartine lui étaient acquises que ferait Casi- 1. Réponse de M. Dupai;/ nu discours de M. de Rémusal. Aca- démie tVanraisc, séance fin 7 janvier 1847. 2. Rcponse de M. Dupatij au discours de M. de Rémusat. ITO VICTOR HUGO APRÈS 1830 mil- Delavig-ne? Alexandre Dumas raconte dans ses Mé- moires qu'il s'était cliargv de voir l'auteur de Louis XI et de plaider auprès de lui la cause de l'auteur d'Her- nani Casimir Delavigne, écrit-il, refusa obstinément sa voix à Victor Hugo, et cela, avec une véhémence et une volonté dont je Teusse cru incapable, surtout vis-à-vis de moi qu'il aimait beaucoup. Ni instances, ni supplications, ni raisonnements ne purent, je ne dirai pas le convaincre, mais le vaincre... Pourquoi cette antipathie? je ne l'ai jamais su. Ce n'était pas à cause de la difFérence des écoles; je n'étais pas, — il s'en fallait du tout au tout, — de l'école de Casimir Delavig-ne, el il m'offrait, à moi, cette voix qu'il refusait à Victor Hug-o ^ Qu'Alexandre Dumas eût oublié à ce moment janvier- février i836 ses griefs contre Victor Hug-o, la chose n'est pas impossible. On sait qu'il était par-dessus tout ]on enfant et qu'à la différence de l'auteur de Marie Tudor, il n'était rien moins que rancunier. Je doute pourtant que les choses se soient passées comme il le dit, qu'il se soit fait le courtier académique de Victor Hug-o •et qu'il ait eu recours, pour servir sa cause, aux raison- nements, aux instances, aux supplications. Au mois de février i836, en effet, il n'était pas encore réconcilié avec lui. Sainte-Beuve, qui tenait son ami Victor Pavie très exactement au courant de tous les menus incidents de la vie littéraire, parle pour la première fois de leur récon- oliation dans une lettre du mois de mai i836, et encore, à cette date, ne la donne-t-ilpas comme certaine Hug-o, écrit-il, s'est réconcilié, à ce qu'il paraît, avec Dumas. Pour nous, je le reg-rette, nous sommes sérieusement fâ- chés et cela durera, du moins je ne vois pas qu'il y ait raccommodement possible. Il y a des articles entre nous, i. Mes M.'molres, par Aloxandre Dumas, t. IV, p. o3. PREMIÈRE RENCONTRE AVEC L'ACADEMIE 171 articles qu'il est impossible d'annuler ou de retrancher ' . » C'est seulement au commencement de juin que la récon- ciliation de Victor Hug-o et d'Alexandre Dumas fut scel- lée par un dîner chez M™ Hug-o, à Fourqueux. M. Pierre Foucher écrit, le G juin i836, à sa belle-sœur, M"ie Asse- line ... Nous vivons toujours tranquilles àFourqueux^, sans être trop isolés... Il y a quelques jours, nous avions à dîner Alexandre Dumas. Adèle avait ménagé un rao coniniodeinent, et les deux poètes ont bu à leurs succès mutuels 3. » Quoiqu'ilensoit, l'élection en remplacement de M. Laine eut lieu le i8 février i83G. Il y avait ti'ente-deux votants. Au premier tour de scrutin, les suffrag-es se répartirent de la manière suivante Dupaty, 12 voix; Victor Hug-o, 9; M. Mole, 8; M. de Kératry, i; M. Dumolard, i, et un bulletin blanc. Au cinquième tour, Dupaty fut élu par 18 voix contre 12 à M. Mole et 2 à Victor Hugo '*. Le poète se consola de son échec par un très joli mot Je croyais, dit-il, qu'on allait à l'Académie par le pont des Arts, je me trompais; on y va, à ce qu'il paraît, par le Pont-Neuf-''. » Quant à M. Dupaty, qui était api"ès tout un fort g-alant homme et un homme d'esprit, à peine élu, il alla frapper à la porte de l'auteur des Orientales, et, ne le trouvant pas, lui laissa sa carte avec ce quatrain Avant vous je monte ù l'autel; Mon àf^e seul peut, y prétendre. Déjà vous êtes immortel, Et vous avez le temps d'attendre. 1. Cartons de Victor Pavie correspondance Sainte-Beuve. 2. Petit village, à la porte de Saint-Germain, où Victor Hugo avait loué une maison de campagne. 3. Victor Hugo intime, par Alfred Asseline, p. 71. 4. Journal des Débats. 19 février 18^i. b. Alexandre Dumas, Mémoires, t. iV, p. oj. VICTOR HUGO APRÈS 1S30 II En se mettant sur les rang-s pour remplacer M. Laine , Victor Hug-o n'avait pris conseil que de lui-même. Sa candidature avait scandalisé presque tous ses amis. Ceux qui faisaient alors cortèg-e au poète et composaient le Cénacle de la place Royale, tenaient le titre à' académi- cien pour la plus cruelle injure », et rAcadémie elle- même pour un lieu g-rotesque oii, sous une coupole ridi- cule, se réunissaient des vieillards stupides ! Ce nouveau Cénacle, celui de i836, ne ressemblait g-uêre aux deux premiers, ceux de 1824 et de 1829. Les membres du Cénacle de 1824 étaient, avec Victor Hu-^o, Charles Nodier, Alexandre Soumet, Guiraud, Pichald, Jules de Resség-uier, Alfred de Vig-ny, Gaspard de Pons, Jules Lefèvre, Adolphe de Saint- Valry, Ulric Gutting-uer, Chênedollé, Emile Deschamps et Delphine Gay *. Dans ce g-roupe choisi, la haine de la révolution et le mépris de la vulgarité libérale étaient à Tordre du jour, en même temps que le culte du moyen-âg-e, de ses châtelaines et de ses pages. Sainte-Beuve a tracé quelquepart une silhouette piquante de ce monde un peu quintessencié, auquel il n'appartenait pas, et dont il se plaît à indiquer les points faibles, la chevalerie dorée, le joli moyen-âg"e de châ- telaines, de pag"es et de marraines; le christianisme de chapelle et d'ermitag-e, les pauvres orphelins, les petits mendiants, qui faisaient fureur et se partag-eaient le fond g-énéral des sujets, sans parler des innombrables mélan- colies personnelles 2 ». Comme le Cénacle de 1824, celui de iBac avait pour 1. Sur le Cénacle de 1824, voyez Victor Uur/n avant 1830, ch. x. 2. Portrails contemporains, édition de 1869, t. 1, p. 410. LE CÉNACLE DE 183G 173 centre le salon de Charles Nodier, à l'Arsenal. J'y re- trouve presque tous les membres du premier g-roupe ; à côté d'eux, Sainte-Beuve, Fontaney, Alcide de Beau- chcsne', Ernest Fouinet, Antony Deschamps, Alfred de Musset, Victor Pavie, Gérard de Nerval, Alexandre Dumas, M^^ Tastu ; et, avec les poètes, les peintres et les sculpteurs, Louis Boulang-er, Achille et Eugène Devéria, David d'Ang-ers 2. En i836, le Cénacle ne se réunit plus à l'Arsenal, mais à la place Royale; seulement les amis de 1824 et de 1829 n'y ont pas suivi Victor Hug-o. Aussi bien qu'a-t-il besoin d'amis? Ce qu'il lui faut maintenant, ce sont des disciples, puisqu'il est LE MAITRE; ce sont des adora- teurs, puisqu'il est bien près d'être un dieu et que, demain, il se décernera à lui-même Xenovaà'OLYMPIO. Et voilà pourquoi les membres du nouveau Cénacle, au lieu de s'appeler Alfred de Vig-ny, Charles Nodier, Alfred de Musset, Alexandre Soumet, Jules de Resség-uier, Sainte-Beuve, Alexandx'c Dumas, s'appellent Petrus Bo- rd le Lvcanthrope ^, Bouchardy ^, Esquiros, Lassailly '" , 1. Voyez, à la fin du second volume, l'appendice V. 2. Sur le Cénacle de 1829, voyez Victor Hugo avant 1830, ch. xv. 3. Voy. le très curieux opuscule publié en 18G5, chez le bon éditeur René Pincebourde, par M. Jules Glarelie Pelrus Borel le Lycanthrope, sa vie, ses écrits, sa correspondance, poésies et documents inédits. 4. Joseph Boiichfirdj/-ra'ur-de-salpétre, graveur et dramaturge, auteur de Gaspindn /, I'ri/i' II n'eût tenu qu'A Kendujrl Que cel liomnjc immortel Eût gagné de quoi vivre! 174 VICTOR HUGO Al'RES 1830 Augustus Mac-Keat l, Philothée O'Neddy "2. Ce n'était pas tout à fait la mènie chose. A leur tête, et pour menei" le chœur, il v a bien un vrai poète, Théophile Gautier, mais il ne suffisait pas à lui seul à suppléer les absents. Aux poètes, d'ailleurs, le MAITRE préférait les artistes, peintres, sculpteurs, architectes, tous ceux qui pouvaient lui amener, le soir d'une première représentation, une bande de Chevelus. Il avait eu bien soin de ne pas rompre avec Louis Boulang-er, avec les Devéria et avec David d'Ang-ers, auxquels s'étaient venus joindre, en i836, les deux Johannot, Camille Rog-ier, Aug-uste de Châtillon^, Jean Gig-oux, Préault, Célestin Nanteuil, le jeune homme moyen-âg-e, » Jehan Diiseigneur, l'auteur d'un buste du poète et d'un groupe d'Esmeralda donnant à boire à Quasimodo, l'iirchitecte Jules Vabre, le com- pagnon miraculeux, »à quiPetrus Borel, dans ses Rhap- sodies, avait adressé cette stance De bonne foi, Jules Vabre, Compagnon miraculeux, Aux regards mùliculeux Des bourgeois à menton glabre, Devons-nous sembler follet Dans ce monde où tout se range! Devons-nous sembler étrange Nous faisant ce qui nous plait * ? 4. De son vrai nom Auguste Maquet, le futur collaborateur d'Alexandre Dumas. 2. De son vrai nom Théophile Dondey, auteur de Feu et Flamme. 3. Auguste de Chdtillon, peintre et poète, fi publié un recueil de vers A ta Grand'Pinle, avec une préface de Théophile Gautier. Son portrait de Victor Hugo tenant entre ses genoux son fils en blouse d'écolier parut au salon du Louvre en 1836. Il avait composé également, pour décorer la chambre à coucher de l'auteur de Notre-Dame de Paris, un plafond allégorique, représentant le Sommeil du poète. [Notice par Charles Asseli- ncau. 4. Les Ilhop^odies. par IVlrus Dorol le L' canlhrope, IS.'îi. Avec LE CÉNACLE DE 1836 rS Dans Petrus Borel lui-même, ce que le maître appré- ciait surtout, ce n'était ni ses vers, ni sa prose, ni ses Rhapsodies, ni son Champavert \ c'était son double titre de peintre et d'architecte. Le Lycantlirope repré- sentait quelque chose comme cent cinquante fidèles ; les ateliers lui obéissaient, et Victor Hugo traitait avec lui comme avec un homme qui disposait de trois cents mains ^ ». Le salon de la place Royale ne recevait pas seulement les artistes, la g-énéreuse jeunesse des ateliers » ; il s'ouvrait aussi à la jeunesse des écoles, voire même aux; simples collégiens On a souvent besoin d'un plus petit que soi. Lorsque l'un des drames du poète était à la veille d'être joué, les rhétoriciens et les philosophes du collège Charlemag-ne, ses proches voisins, délég-uaient quelques- uns d'entre eux auprès de lui pour lui offrir leur cou- cours. L'accueil le plus g-racieux leur était réservé ^ il aimait tous les applaudissements, même les applaudisse- ments enfantins^. un frontispice de Joseph Bouchardy, représentant un jeune homme coifl'é du bonnet phrygien, en chemise et bras nus, un Jarge couteau à la main. 1. Champavert, Contes immoraux, ^d^r Petrus Borel le Lycan- thrope, 1833, avec une vignette sur bois de Gigoux. Elle repré- sente Andréas Vesalius montrant à sa femme les cadavres de tous ses amants enfermés dans une armoire. 2. Jules Claretie, Petrus Borel le Lycantlirope, p. 30. 3. Léon Aubineau, Epaves, p. 72, 4. . . . Voici maintenant les élèves du collège Henri IV qui désirent Marion de Lorme et Hernani pour les fêtes du carnaval. Qu'en pensez-vous. Madame? Ils sont venus trois fois chez moi, puis m'ont écrit. C'est une belle jeunesse, bien impatiente de vous applaudir. Je vous baise les mains, ma sublime Tliisbé. Lettre de Victor Hugo à M""* Dorval, 30 janvier 1837.— Catalor/ue de Lettres autographes, etc., de M. J. L*"', de Nancy. Chez Laverdet, 18uo. VICTOR HUGO APRÈS 1830 III Le Cénacle de la place Royale avait, on le voit, son côté puéril; le culte qu'on y professait pour le Maître nallalt pas sans quelque ridicule. Et pourtant comment ne pas regretter ce temps où la jeunesse avait une autre préoccupation que celle de s'enrichir ; où elle se passion- nait pour un roman, pour un drame ou pour un recueil de vers; où son enthousiasme allait à un homme qui n'était rien, si ce n'est un poète? C'est un noble senti- ment que celui de l'admiration malheur aux époques qui ne le connaissent pas ! Ici, je le veux bien, l'admira- tion s'ég-arait un peu, non tout à fait cependant, car Victor Hug-o, à cette date, avait au front une double couronne, ces deux choses rayonnantes, la jeunesse et le g-énie. Pour moi, je sens bien que si j'avais vécu en ce temps- là, si j'avais appartenu à ce moment à la généi-euse jeunesse des écoles ^ », je n'aurais pas été du Cénacle, pour toutes sortes de bonnes raisons, mais je me serais mêlé souvent à ces admirateurs inconnus qui, dans les soirs d'été, faisaient le pèlerinag-e de la place Royale et se g-roupaient, sous les arbres, devant le numéro 6. Après le dîner, la fenêtre s'ouvrait à deux battants, et le poète, portant haut sa belle tète, que David allait couron- ner de lauriers , paraissait sur le balcon. A ses côtés, quelques membres du Cénacle, cheveux ras à la Titus ou cheveux longs à la Raphaël, les plus hardis avec une bea'be pleine, entière, à tous crins; ceux-ci avec un gilet blanc à la Robespierre , ceux-là avec un gilet cerise 1. Voy. ci-dessus, chapitre m, la lettre de Victor Hugo au Con- slilutionnel, du 26 novembre 1832. LE CENACLE DE 1830 177 émcrg'eant d'un pourpoint de velours noir. ;ii;'z le Maître, au contraire, nulle recherche de toilette, nulle excentricité de costume. Ni barbe, ni moustache, ni fa- voris, une face .soigneusement rasée, d'une pâleur parti- culière, un menton glabre comme celui des bourg-eois tant honnis. Sa tenue était la plus simple et la plus cor- recte du monde une reding-ote noire, un pantalon g-ris, un petit col de rabattu *. Il promenait un ins- tant ses yeux sur la place, disait quelques mots, de sa voix pleine et sonore, aux amis qui l'entouraient, puis rentrait dans le salon, suivi du regard par les curieux, provinciaux, parisiens et étrangers, [ui s'attardaient encore long-temps à contempler le balcon vide et la fenê- tre étincelante derrière laciuelle se profilaient les ombres du poète et de ses hôtes 2. Ce C{ui .se passait à rinlèrieur du salon, loin des pro- fanes, la fenèti"e fermée, c[uelques-uns des initiés vont nous l'apprendre. Arsène Houssaye raconte ainsi, dans ses Confessions, les circonstances de son au Cénacle. Théophile Gautier s'était charg-é de le présenter. Après s'être humilié dans la poussière du soleil », l'auteur à'Albertas dit au maître g-rand \'ictm- Hug'O, je vous présente un poète de nos amis qui est du d. Théophile Gautier, Ilisloire du Romantismp, p. 12. 2. Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations lllléraires, p. \i'6. — Co volume, publié sous le voile de runonyme, a pour auleur M. Théodore l'avie, frère de Victor. — M. Théodore Pavie, né à Anf^ers en 1811, chargé du cours de langue et do littérature sanscrites au Collège de France, de 1853 à et professeur de littérature orientale ù l'université catholique d'Angers, unitàunc érudition profonde un rcniarquable talent de conteur et d'écri- vain. Je citerai, parmi ses principaux ouvrages Voyage aux Etats-Unis el au Canada; — Fragments d'un voyage dans l'Amé- rique méridionale ; — Choix de contes et de nouvelles traduits du chinois; — Krichna et sa — Scènes et récits da pays d'oulre-mer ; — Récils des landes et des grèves, etc. I. 12 178 VlCrOR IIL'GO APRÈS 1830 pays de Jean Racine, mais il ne faut pas lui en vou- loir *. — Ah ! dit Victor Hugo, si Jean Racine n'eût pas fait de trao-édies, quel grand homme pour la France, car lui aussi se drapait du manteau des dieux ! » Arsène Houssaye, qui n'était point venu pour se faire mettre à la porte, s'inclina et dit timidement qu'il avait un autre compatriote, lequel en son temps avait eu quelque esprit, Jean de La Fontaine. Oh ! cal ui-là, s'écria Victor Hugo, il a fait des contes charmants; je laime pour ses contes, non pour ses fables, parca que si ses contes sont d'un poète du seizième siècle, ses fables sont d'un Sancho Pança à cheval sur M. de La Palisse. » — Je ne croyais pas un mot de ce que disait Victor Hugo, ni lui non plus, continue Arsène Houssaye; mais il fallait bien amuser la galerie. Et puis la discipline de l'école! — Vois'-tu, me disait Ourliac, Hugo ne sait bien juger que lui- même, en se donnant la première place. » Il avait rai- son -. » Arsène Houssaye termine son récit en ces termes Je trouvai que le grand poàte était logé comme un prince; mais je fis remarquer à Théo qu'on soupait bien peu chez lui. A peine si on servait une tasse de thé aux pri- vilégiés. II fallait aller là tout esprit, en laissant son es- tomac dans l'antichambre. Son salon c'était le Portique on se trouvait trop heureux d'y gagner une figue et d'y boire un verre d'eau 3. » Si le chef du Cénacle ne servait à ses adeptes que le verre d'eau classique, C3 n'est pas qu'il eût rien de com- 1. Arsène Houssaye est né à Bruyères, flans le département de l'Aisne, non luin'de la Ferté-Milon et de Chùteau-Tliierry, où sont nés Racine et La Fontaine. 2. Arsène Houssave. les Confessions, souvenirs d'un demi-siècle 1830-18801. t. 1, p. '252. 3. Arsène Houssaye, p. 2oo. LE CÉNACLE DE 183G 179 mun avec son ainl Pierre Gringoire, trop pauvre pour mettre même un petit-blanc dans le tambour de basque d'Esméralda. On çag-nait gros maintenant au log-is de la place Royale. L'année i835, en particulier, avait été très fructueuse pour le poète. Outre sa part dans les re- cettes d'Afiffelo, il avait touché avant la lecture une prime de 4-000 francs. Eugène Renduel lui avait acheté francs le manuscrit d'Aiiffelo et avait acquis, moyennant francs, le droit de publier les Chants du crépuscule et de réimprimer les Odes et ballades, les Orientales et les Feuilles d'automne '. Le même éditeur avait fait paraître une édition illustrée de Notre- Dame de Paris, au sujet de laquelle on lit dans le Journal des Débats du 27 novembre i835 la note sui- vante L'édition de Notre-Dame de. Paris, tirée à 1 1 000 exem- ]ilaires, qui se publie en ce moment, a été achetée à M. Vic- tor Hujço par M. Ilenduel moyennant une somme de soixante mille francs. Cela n'était pas tout à fait exact. Ce n'était pas seule- ment Notre-Dame de Paris que Renduel avait payé francs. Son traité, en date du 3 juillet i835, lui donnait aussi le droit de réimprimer Cromwell, Her- nani, Marion Delorme, le Roi s'amuse, Lucrèce Bor- jia, Marie Tudor et Amjelo ^. Quoiqu'il en soit, Victor Hugo, eu i83G, était assez accommodé des biens de la fortune. Il n'en restait pas moins parfaitement libre de n'aimer point à jouer le rôle d'amphitryon, — de Vamphitryon où l'on dîne. N'avait-il pas mieux à faire, et n'était-il pas le grand 1. Le Rûmanlisme et l'édilcuv Renduel, par Adolphe Jullien, chap. IV. Inédit. 2. Ibid. JSO VICTOR HUGO APRÈS 1830 lieu Jupiter » lui-même ?Les membres du Cénacle de- vaient se borner à brûler de l'encens sur ses autels et à l'adorer, à l'adorer seul. A lui seul étaient dus tout hom- mage et toute gloire ; il n'admettait pas que la louang-e se pût partag-er. Sainte-Beuve a dit, dans ses Cahiers Il est irrassasiable en louang-es. Quand vous lui en serviriez tous les matins une tranche aussi forte et aussi épaisse que l'était la fameuse table de marbre sur la- quelle on jouait les comédies au Palais, il l'aurait bientôt dig-érée, et avant le soir, à demi bâillant, il vous en de- manderait encore '. » Lui, de son côté, ne ménag-eait pas les élog-es à ses jeunes adeptes, pourvu que cela ne tirât point à consé- quence. C'est une monnaie dont il était prodigue vis-à- vis de ceux à qui elle ne pouvait pas servir. Théodore Pavie écrivait à son frère Victor, au sortir d'une soirée passée dans le salon de la place Royale Le poète a pai'lé longuement... Heureux g-énie qui, sans apprécier ni sentir aucune critique, monte, monte^, rayonne ou brûle comme un soleil, et fait sa course, comptant pour étoiles tout ce qui n'est pas lui, appelant du nom de poète tous ses amis, comme Bonaparte disait à ses sol- dats enfants ou camarades 2. » Les enfants et les cama- rades ne s'y trompaient pas, d'ailleurs ; les plus enthou- siastes sentaient bien que la politesse intéressée du maître recouvrait un implacable, un prodigieux ég-oïsme. L'n des membres les plus jeunes et les plus distingués du Cénacle, celui-là même qui, après la première repré- sentation d'Ant/elo, écrivait la lettre que j'ai reproduite, ne pouvait se défendre, à peu de temps de là, de tracer les lignes suivantes Les Hugo se portent bien. Je les 1. Les Cahiers de Sainle-Beuve, p. a. 2. Cartons de Victor Pavie correspondance de Théodore Pavie LE CÉNACLE DE 18;]0 181 al vus dimanche. M. Hug-o devient dur et âpre au tou- cher. Peut-êti^e cela tient-il à moi. Il faut toujours lui parler de lui-même *. » IV Comment s'étonner après cela que les amis de sa jeu- nesse, ses atnis véritables, se fussent presque tous déta- chés de lui ? Il est délicat, je le sais, de toucher à ces choses, où ce n'est plus le talent, mais le cœur qui est en jeu. Je laisserai donc parler ici un des membres du premier Cénacle, un homme qui avait aimé Victor Hui>t d'une amitié enthousiaste et passionnée, M. Adolphe de Saint- Valry, dont j'ai dû citer le nom si souvent dans le récit de la jeunesse du poète 2. Voici les pag-es qu'il écri- vait en i836 et que je détache d'un livre devenu aujour- d'hui à peu près introuvable C'était, — dit M. de Saint-Vah'y montrant le poète tel qu'il lui est apparu au début de leur liaison, — c'était un tout jeune homme au sourire virginal et candide, portant le génie en sa fleur empreint sur son large front; quelque chose do fort, de puissant et d'inspiré se révélait jus[ue dans ses moin- dres paroles ;' ses yeux tournés vers le ciel rayonnaient comme ceux d'un archange, la vertu et l'amour marchaient à ses côtés, la poésie coulait de ses lèvres à longs flots et sans nul effort... Il enfantait ses chefs-d'œuvre d'un seul jet, et la per- fection lui paraissait aussi facile, aussi naturelle que les ébau- ches et les tâtonnements sont indispensables au reste des hommes... Gomme tous les hommes forts et prédestinés, il se sentait une mission à remplir, et il avait reçju de sa mère, avec une part de sang breton, cette raideur de caractère sans laquelle on n'accomplit pas de grandes choses, brisé qu'on est au pre- mier choc ; chez lui, l'amour, la }oésie, l'inspiration, la rai- 1. Lettre de M. Adrien Maillard à Victor Pavie, 1833. 2. Viclor llu'jo avant 1R30, juissim. m VICTOR IIL'GO APRES 1830 son même, étaient comme les t^randes ailes d'une volonté de fer que rien ne pouvait détourner de son but. Ce but, il se l'était marqué à lui-même dès les premiers pas ; il avait étendu la main et il s'était dit J'irai là ; ce qu'ont accom- pli Christophe Colomb dans le monde physique, Luther dans la sphère des idées relig-ieuses, Mirabeau dans le monde poli- tique, je l'accomplirai, moi, dans la littérature de mon siè- cle. » Et ce qu'il s'était une fois dit, il le regardait comme fait... Un des premiers, je compris tout ce qu'il y avait de force, de puissance et d'avenir dans cette jeune tète de vingt ans ; je fus séduit, fasciné par tant de pureté, de grâce et d'imagi- nation mariées à un génie si franc et si vigoureux ; l'admira- tion développa en moi un sentiment d'amitié et un enthou- siasme presque aussi vifs et aussi passionnés jue l'amour même... Le prestige [ui m'éblouissail ne fut pas l'affaire d'un jour, mais de plusieurs années ; j'aimais, je me croyais aimé d'une amitié sincère et durable, semblable à la mienne ; j'étais heu- reux, heureux de mes crédules illusions, et plus j'allais en avant, plus s'offraient sous mes pas mille causes d'entraîne- ment aveugle... Nouveau Mélanchthon d'un autre Luther, je me serrais contre lui dans la mêlée, et j'aurais voulu parer ou recevoir dans ma poitrine chacun des coups qui lui étaient destinés. Et puis, quelle joie, quels transports, quel enivre- ment n'éprouvai-je pas à chacun de ses triomphes! que miens, ils m'eussent laissé froid en comparaison !... Mais, hélas ! que sont peu de choses toutes ces délicates et nobles jouissances, le jour où l'on vient à découvrir que le cœur de celui qu'on aime n'est point de la partie, lorsqu'on voit qu'on a été la dupe do sa propre exaltation et de l'illusion la plus mensongère ? Je fus bien longt>?mps, il est vrai, avant d'en arriver là... Ce- pendant, par instants, même au plus fort de ma chimère, cette fatale pensée venait sillonner mon âme comme un éclair si- nistre ; je trouvais parfois que l'affection de mon ami, trop réservée et trop contenue, répondait mal à mon ardente sym- pathie ; je lui aurais voulu plus d'égards, plus d'entraînement et d'abandon, et je ne sais quelle fleur de délicatesse senti- mentale qui lui manquait; j'avais enfin une sorte d'inquiétude de lui être plus nécessaire pi'aimable, plus utile que néces- saire... LE CÉNACLE DE 1833 183 Cependant, au fur et à mesure que son nom grandit, que de chel'-dœuvre en chef-d'œuvre, comme un aig-le vain{ueur, mon illustre ami monta dans les airs et parut s'emparor roya- lement de tout l'espace, ces induli^entes interprétations me devinrent de jour en jour plus difficiles et plus tard même tout à fait impossibles ; il se refroidit progressivement d'une manière sensible, peu à peu il fut plus sobre de confidences ; il me traita plus légèrement, et tint moins compte de mes té- moig-nag-es d'amitié. Bientôt, comme il arrive autour de toute gloire nouvelle, les sots courtisans et les vils flatteurs accou- rurent en foule, les séides éclipsèrent le fidèle ami, ma voix sûre se perdit au milieu de leurs éloges empestés et pleins de ridicules exagérations, mes louanges entremêlées de sages conseils et d'avertissements salutaires n'eurent plus qu'une saveur fade et importune ; il ne m'écouta plus qu'indifférem- ment et à regret ; je n'étais plus pour lui qu'un misérable instrument de renommée usé et sans valeur. Hélas ! qu'était devenu mon naïf et candide jeune homme à la voix si pure, au regard si céleste ? L'orgueil l'avait perdu, comme il en a perdu tant d'autres, comm3 il a perdu les anges eux-mêmes 1 Entraîné, ainsi que les novateurs en tout genre, hors de la mesure raisonnable, par le mouvement qu'il avait imprimé, ma critijue la plus circonspecte lui parut une injure ', ma modération une apostasie, la défection d'un esprit faible et sans portée ; je devins enfin littérairement à son égard, dans ma profonde obscurité, ce qu'Erasme avait été en matière de religion pour Luther. Ce dissentiment acheva de me perdre auprès de lui... C'est en vain que plusieurs fois j'essayai de lui rappeler notre vieille amitié cimentée par l'échange de tant de pensées hautes, par tant de vœux communs, tant de ser- vices rendus, par une si longue et si douce intimité de fa- mille; c'est en vain qu'avec cet accent d'une âme émue qu touche et qui persuade ceux qui peuvent l'être, je tentai de parler à son cœur tout fut inutile ; et après mille violents efforts, mille doutes, mille affreuses tortures pour repousser cette vérité déchirante, je fus forcé de m'avouer enfni à moi-même que les hommes de ht pensie n'ont point de cœur [lie celui-là, malgré mon profond dévouement pour lui, ne 1. Si vous le louez moins, si vous vous taisez après lui avoir donne les plus manifestes gages, il dit lourdement de vous ; C'est mon ennemi! » Les Cahiers de Sainte-Beuve, p. 4. 184 VICTOR HLGO APRÈS 1830 in'dvnit Jamais aimé, et qu? les parreiiiis le la gloire, si briHaiits qu'ils soient, ne raient souvent pas mieux que ceuj de la fortune .'... Je voudrais pouvoir reproduire en entier ces pactes éloquentes d'un honnête homme, atteint au plus pro- fond de son cœur, au plus intime de son âme. En voici du moins les dernières li^n>s r El pourlant, à y bien réfléchir, ne devais-jc pas, avant tout, nren prendre à moi seul de ce mécompte ? N'était-ce pas d'un insensé d'avoir attendu naïvement une réciprocité impossible de la part d'un homme d'ima£;ination exclusivement préoccupé d'art et de théories novatrices, dominé par son afénie aux dé- pens de son cœur ? N'aurais-je pas dû savoir que, dans ces existences ambitieuses et tourmentées, le plus souvent il n'y a de placo et de souci ipie pour la gloire ?... ... O vous donc qui avez eu la plus belle part de mon âme, illustre et noble ami à qui j'ai dû les plus pures jouissances que l'on puisse goûter parmi les hommes, allez, je vous par- donne, j'oublie le mal qui m'est venu de vous, à votre insu peut-être, et malgré vous ; je ne veux plus me souvenir que de la saint? amitié de notre jeune âge ; ma seule vengeance sera de prier au fond de ma retraite pour votre bonheur, pour celui de votre belle et innocente famille que j'ai tant aimée, et surtout pour votre retour aux principes de foi et aux grandes iiiées d'ordre sans lesquelles il n'y a en ce monde ni de salut pour les Etats ni de repos pour les consciences ' ! Après avoir lu l'ouvrag-e de M. de Saint-Valry, M"*" Victor Hugo lui adressa la lettre suivante, où elle dé- fend son mari avec plus de g-énérosité que de conviction. Dimanche ii décembre i830. -Mon bien cher .Monsieur, ne pensez pas mal de moi si je ne vous ai pas park^ ipiand je vous ai vu avec plus d'épanche- 1. DE Marlv, Manuscj-if publié par A. -S. de Sai\t- Valhy, précédé d'un mol sur l'ouvraijc par M. Charles Nodier, Deux volumes in 8. Paris, 183G, t. II, pp. 542 ù oGO. LE CÉNACLE DE 183G 18o ment de votre livre. Ne jugez pas mal de mon cœur ni de mon intellig-ence. J'étais embarrassée de vous en parler, mon mari n'ayant pu encore vous lire, devant lui, et lorsqu'il a été par- ti, nous n'étions pas seuls. Et puis vous me faites une si belle part que je doutais encore que ce chapitre s'appliquât à nous. Mon Dieu, Monsieur, je ne sais si j'ai joie ou tristesse de connaître à fond la noble et grande amitié que vous aviez vouée à mon mari, et par contre-coup peut-être aussi à moi, puisqu'il ne nous en reste que le souvenir. C'est une chose si rare et si précieuse qu'une amitié comme celle-là que la mort d'un semblable sentiment est un grand chagrin. Peut-être, Monsieur, avez-vous jugé du cœur de mon mari sur son écorce. Et comme vous le dites, sans doute aussi quelque pro- pos a-t-il pu refroidir cette intimité. Pourtant, croyez qu'il y a, au fond de ce grand ami que vous pleurez, une source qui peut s"ètre arrêtée un moment, mais qui ne peut tarir. Soyez convaincu aussi que sa compagne a souffert aussi de celte amitié déchue, sans perdre jamais l'espoir qu'elle puisse se renouveler. Adieu, Monsieur, rappelez-moi au souvenir de votre chère femme et revenez vite nous voir. Adèle Hugo '. Le 2 1 décembre, Victor Hug-o écrivait à son tour à l'auteur de J/""* de Mablij 21 décembre 30. Paris. J'ai lu votre livre, mon cher et ancien ami, j'y ai retrouve avec joie votre talent, et avec plus de joie encore votre cœur. Il y a un chapitre où vous me traitez beaucoup trop bien et beaucoup trop mal. Pourtant je ne vous gronderai pas, je ne veux que vous remercier. Hélas ! mon cher ami, vous ne me connaissez plus, vous me supposez. C'est une faute que com- mettent souvent à mon endroit les plus bienveillants. Un jour 1. L'adresse de celte lettre porte A Monsieur Sainl-Vatry, chez Monsieur de Rességuler, rue Taitbout. — Je dois la commu- nication le celte lettre à la gracieuse obligeiince de M"" Gaston de Saint- Valry. d86 VICTOR HUGO AI'RES 1830 viendra où vous et les autres me rendrez justice. En attendant- moi qui souffre quelquefois et qui ne me plains jamais, je vous aime et je vous pardonne. Toujours à vous cordialement comme autrefois. Victor '. Moi qui souffre quelquefois et qui ne me plains ja- mais paroles véritablement épiques dans la bouche du poète, qui n'a jamais pardonné; qui, après ving-t ans, trente ans écoulés, a bafoué, vilipendé, outrag-é, dénoncé à la haine et au mépris qui lui avaient une seule fois manqué de respect, les critiques qui avaient refusé, non de 1 admirer, mais de Tadorer. En marge de cette lettre d'une sérénité olympienne, où respire la clémence d'un roi, la long-animitéd'un sag-e, la bonté d'un Dieu, je ms bornerai à inscrire ces lig^nes que Henri Heine, presque à la même date, adressait àM. Aug-uste Lewald, directeur de la Revue théâtrale, à Stuttg-art Victor Hug-o s'entend refuser l'enthousiasme pour l'idéal, toute partie morale et la chaleur sympathique de lame. Presque tous ses anciens amis l'ont abandonné, et,, pour dire la vérité, l'ont abandonné par sa faute, blessés qu'ils étaient par son égoïsme 2. » 1. Cette lettre, comme la précédente, m"a été communiquée par M""' G. de Saint-Valry. 2. De lu France, par Henri Heine, p. 296. — Un peu plus tard, à la date du 30 avril lïiiO, Henri Heine écrivait Ce que nous regrettons surtout de ne pas trouver en lui, c'est ce que nous Allemands appelons le naturel. Victor Hugo est forcé et faur , et souvent dans le même vers l'un des hémistiches est en con- tradiction avec l'autre; il est essenliellement froid, comme lest le diable d'après les assertions des sorcières, froid et glacial dans ses etîusions les plus passionnées; son enthousiasme n'est qu'une fantasmagorie, un calcul sans amour, ou plutôt il n'aime que lui-même; il est égoïste, et pour dire quelque chose de plus, il est Htif/oïste. » Lut'ece, p. 54. CHAPITRE IX LA — SECONDE RENCONTRE AVEC L ACADEMIE Excursion on Bretagne. — Un acte de naissance. — La Esme- ralda. — M" Louise Berlin. — Hector Berlioz. — Le fauteuil le M. Raynouard. — Le docteur Pariset, Casimir Bonjour et M. Mignet. — M. Guizot et M'"* Emile de Girardin. — Le buste do 1837. David d'Angers. — Eugène Hugo. — La tragédie de Spartacu^. — Les Adieux poétiques de Gaspard de Pons. — Pourquoi Victor Hugo n'était pas républicain en 183G. — La duchesse d'Orléans. — Le tableau de Saint-Evre. I A la demande de M. Berlin, Victor Hug-o avait con- senti à tirer de Notre-Dame de Paris un libretto d'o- p;''ra, dont M^^^ Louise Bertin ferait la musique. Dès la fin de i83i, il s'était mis à la besog-ne, croyant sans doute, au début, que ce serait l'affaire de quelques jours, de quelques semaines au plus; il allait en avoir pour plu- sieurs années Tel qui part pour cinq ans croit partir pour un jour '. Sa correspondance avec les Bertin nous le montre. — de 1882 à i836, — travaillant toujours à ce libretto, le remettant ving-t fois sur le métier, se prê- tant, avec une infatig"able patience et d'ailleurs avec une parfaite bonne grâce, aux remaniements que ne cesse de lui demander l'auteur de la musique. 1. Victor Hugo, Li'i,eide du beau Vécopin et de la belle liaul- dour. {Le iUnn, t. H. 188 VICTOR HUGO APRÈS 1830 A^oici quelques extraits de cette correspondauce 17 février i834. Voici, Mademoiselle, la variante pour Ouasiinodo Je la devine, Je l'entrevois. Fille divine, Viens sans effroi ! Je vous accable de vers et de prose et de ports de lettres. Xotre-Dame de Paris vous assomme et vous ruine. Mais le jour de la première représentation tout sera compensé, efFacé, racheté. Vous serez au septième ciel et moi dans le troisième dessous. — Je me mets humblement à vos pieds comme il convient à la rime devant la note. i4 décembre i834... Brodez, Mademoiselle, voici du ca- nevas. Pauvre poésie, riche musique, il paraît que cela va toujours bien ensemble depuis Ouinault et Gluck jusqu'à vous et moi. — Je baise vos mains qui vont transfigurer mon cali- cot à treize sous l'aune en pourpre de Mdet. 3o juillet i836... Je vous envoie. Mademoiselle, tous vos vers y compris ceux de huit syllabes, et les monstres pour comparer... Voici maintenant deux variantes pour les vers du finale. Vous pourrez choisir... Il ne me reste plus qu'à vous dire à quel point je vous suis acquis. Ceci est sans variante. Nous vous le répéterons diman- che, aux Roches, ma femme et moi. — A vos pieds. V... '. Victor Hug-o écrivait ce billet du 3o juillet au retour d'une excursion, — où sa femme ne l'avait point accom- pag-nc. — Il venait de visiter les côtes de la basse Nor- mandie et quelques villes de Bi'etagne parmi lesquelles Fougères, patrie deiNI"'^ Juliette ^. Il faut croire que cette 1. Lettres de Victor Hugo aux Dertin, pp. 57, 62, 93. 2. M. Jules Claretie, d'ordinaire si exact, dit à tort, dans la Vie à Paris 1883, p. 237 M"^ Drouet était de Vannes. » Voici l'acte de naissance de M"" Juliette relevé sur les registres de l'état civil de Fougères Ille-et Vilaine Le onze avril mil huit LA ESMERALDA 189 dernière n'était pas on odeur de sainteté auprès de ses compatriotes et qu'elle avait quelque veng-eance à en ti- rer, car le poète ne les ménag-e guère. Evidemment ils avaient manqué de respecta sa princesse... Negroni, ce qui leur vaut d'être traités par l'auteur de Lucrèce Bor- jia comme de simples critiques. Il écrit de Saint-^Ialo à Eh bien! donc, je viens de Fouçères comme La Fontaint; revenait de Baruch, et je demanderais volontiers à chacun Avez-vous vu Foug-ères?... Quand vous dites aux stupides bourgeois, qui sont les punaises de ces magnifiques log-is, quand vous leur dites que leur ville est belle, charmante, ad- mirable, ils ouvrent d'énormes yeux bètes, et vous prennent pour un fou. Le fait est que les Bretons ne comprennent rien ù la Bretagne. Quelle perle et {VieXs pourceaux !... Pauvre Bre- lag-ne! qui a tout çardé, ses monuments et ses habitants, sa poésie et sa saleté, sa 'vieille couleur et sa vieille crasse par- dessus. Lavez les édifices, ils sont superbes quant aux Bre- tons, Je vous déjie de les laver... Vous apercevez une char- mante chaumière qui fume g'aiement à travers le lierre et les rosiers; vous admirez, vous entrez. Hélas! mon pauvre Louis, cette chaumière dorée est un affreux bouge breton où les cochons couchent pèle-mèle avec les Bretons. Il faut avouer que les cochons sont bien sales. Lorsqu'il écrivait ces jolies choses, le poète avait-il cent six, à trois heures du soir, par-ilcvant nous, Louis Binul, maire et officier de l'état civil de la commune de Fougères, est comparu Julien Gauvain, tailleur, âgé de vingt-neuf ans, demeu- rant à Fougères, rue de la Révolution, lequel nous a présenté un enfant du sexe féminin, né le jour d'hier à sept heures du matin, de lui déclarant et de Marie Marchandet, son ép U3e, auquel enfant il a déclaré vouloir donner les prénoms de Ju- lienne-Joséphine. Lesdites déclaration et présentation laites en présence de François huissier, âgé de vingt-cinq ans, demeurant à Fougères, et de François Baunier, jardinier, âgé de soixante-huit ans, demeurant en Lecousse, et ont, le père et les témoins, signé avec nous le présent acte après que lecture leur en a été faite. Signé Julien Gauvain. — Dorange. — Fra'içois Haunier. — L. Binel. J'JO VICTOR HUGO AI'RÈS 18".0 donc oublié que sa mère était Bretonne ? Il ne lui suf- fisait pas d'ailleurs de les avoir écrites à Louis Boulan- ger; sa lettre fut publiée dans /e Ve rt- le r t, iouvnal de son ami Anténor Joly ^ du coup, M" Juliette de Fou- gères était veng-ée ! Cependant Topera de Victor Hugo et de M"e Bertin était entré en répétition à l'Académie royale de musique-. Le matin de la première représentation, le i4 novem- bre, le Journal des Débats publia l'avis suivant, sous la signature de Jules Janin L'Opéra donne ce soir la première représentation à'Esnie- ralda, un grand drame en quatre actes, dont le sujet est tiré de Notre-Dame de Paris, ce beau livre. Il n'y a pas, que je sache, d'indiscrétion à dire à l'avance que le libretto a été ôçrit par M. Victor Hu^-o lui-même. C'est là déjà une recom- mandation puissante pour cette masiqu3 nouvelle, l'œuvre d'un jeune esprit plein d'audace, de persévérance, de coaragv^, et qui, soit qu'on l'écoute avec faveur, soit qu'il rencontre, ce qu'à Dieu ne plaise! une de ces mille oppositions inconnues qu'on ne peut prévoir et qu'on n'essaie même pas de prévenir, aura fait preuve, à coup sur, d'une imag-ination puissante et d'un talent viril. — J. J... ^. La représentation fut très brillante, malgré l'absence 1. Victor Hugo vient toujours nous voir de temps à autre; mais le diable d'homma ne tient pas sur pied à peine arrivé, il songe à son départ. Le Vert-Vert a publij deux lettres de lui écrites à Boulanger pendant sm voyage. Il y maltraite encore mes pauvres Bretons... » Lettre de M. l'ierre Fouclier, écrite de Fourqueux, le 7 août 1836. Victor Hugo intime, par Alfred Asse- line, p. 89. Les Lettres du Victor Hugo à Louis Boulanger, écrites l'une de Saint-Malo, l'autre du Tréport, et publiées ilans te Vert-Vert, ont été l'eproduites par la Revue du siècle de 1836, t. H, p. 114. 2. M'" Louise Bjrtin 1803-1877 avait déjà fait jouer trois opé- ras Guij Mannering, le Loup-Garou et Fausto. 3. Journal des Débats, 14 novembre 1830. SECONDE RENCONTRE AVEC L'ACADEMIE l'Jl de la famille royale, due à la nouvelle, arrivée ce jour- là même à Paris, de la mort du roi Charles X. On li- sait le lendemain dans la Presse Ce soir, à l'Opéra, les lop;'as de la maison du roi et celle du prince royal étaient vides; il ne fallait pas un événement moins grave pour empêchsr la famille royale d'assister à une pre- mière représentation d'un si vif intérêt pour le Journal des Débats, ce journal ég-alemsnt dévoué à toutes les royautés jusqu'à la veille de leur chute ou de leur mort. L'opéra de Mlle Bartin a été avec hienveillance jusqu'à la fin. Malheureux roi ! Heureux Journal des Débats i .' Bien que l'opposition redoutée par Jules Janin ne se fût pas produite, la Esmeralda n'eut qu'un très petit nombre de i^eprésentations, six seulement 2, et non pas huit comme il est dit dans Victor Hiujo raconté '^. Le théâtre avait cependant mis à la disposition des auteurs l'élite de sa troupe. M"*^ Falcon jouait Esmeralda ; Adol- phe Nourrit, Pltoebus de Ckâteaupers ; Levasseur, Claude Frollo ; Massol, Ouasimodo. L'on aura une idée, disait la Revue de Paris, du soin que l'on a mis à l'exécution de la pièce, en apprenant que Serda et Alexis Dupont ont bien voulu accepter des parties se- condaires *. j M"e Tag-lioni dansait dans le ballet. Ne pouvant s'en prendre aux acteurs de 1 "insuccès de sa pièce, Victor Hug-o essaie d'en rendre responsable, au 1. Presse, l.'i novembre 183i. 2. L'opi'i-a do Victor Hugo et do M" Berlin fut joué les 14, tO, 18, 21 novembre, 5 et IG décembre 1836. La représentation du 16 décembre, — la sixième, — fut la dernière de louvraye com- plet. Du 12 mars 1837 au 23 octobre 1839, le premier acte a été joué seul avec des ballets dix-neuf fois. RenseiHncments com- muniqués par M. arcliiviste du tbéàlre national de l'Opéra.; 3. \ iclor Hugo raconté, t. II, p. 440. 4. La Revue de Paris, nouvelle série, t. pp. 212 et suiv. Article de Caslil-Blazo. 192 VICTOR HUGO APRES 1830 moins dans une certaine mesure, le directeur, M. Du- ponchel. Il lui reproche la mesquinerie de la mise en scène ». Les décorations et les costumes n'avaient rien de riche ni de pittoresque. Les seig-neui's avaient Tair de pauNTes et les truands de bourg-eois i. » — La vérité est que yi. Duponchel, qui devait son privilèg"e à M. Ber- tin, avait, au contraire, très bien fait les choses. Je lis dans le compte rendu de la Revue de Paris On re- trouve chez Mme de Gondelaurier - tout le luxe des sei- gneurs et des dames de ce temps... — Sept décors se dé- ploient dans les quatre actes d'Esmeralda. Ils sont tous d'une grande vérité. L'ég-lise de Notre-Dame y fig-ure trois fois et par sa position indique parfaitement le lieu de la scène. Paris, au coucher du soleil, vu du quai Saint-Bernard, est d'un effet charmant. L'intérieur de Notre-Dame fait beaucoup d'honneur au pinceau de MM. Philastre et Cambon ^. » Malg-i^é la mesquinerie de la mise en scène », les choses auraient pu aller, sans les journaux qui perdirent tout. Les journaux, dit Victor Hug-o, furent d'une vio- lence extrême contre la musique. L'esprit de pai'ti s'en mêla et se veng-ea sur une femme du journal de son père ^. » C'est encore une erreur. La presse se montra très favorable à M''*' Bertin, et le Journal des Débats le constatait lui-même en ces termes, dans son numéro du 17 novembre Mes élog-es ont attendu, écrivait Jules Janin, et Dieu sait cependant si cette attente m"a coûté, que des juges plus impar- tiaux se fussent rang'ésdu côté de Tceuvre nouvelle. Mais au- 1. Victor Hugo raconté, t. IT, p. 439. 2 L'acte II se passait dans lu salon de riiôtel de M""^ Aloïse de Gondelaurier. 3. Revue de Paris, loc. cit. 4. Victor Hugo raconté, t. II, p. 440. SECONDE RENCONTRE AVEC L'ACADEMIE 193 jourd'huique l'opinion semble adopter la Esmeralda, aujour- d'hui que la presse entière n'a qu'une voix pour proclamer l'incontestable mérite de cet ouvrage, après une seconde épreuve plus difficile, peut-être, mais non moins éclatante, non moins heureuse et non moins décisive que la première, il me semble que moi-même, malçré toutes mes préventions favo- rables et si lég'itimes, j'ai bien le droit de parler de l'opéra de Mlle Bertini/ La presse de l'opposition, en effet, avait mis une sorte de coquetterie à ne pas confondre ces deux choses, la musique de MH^ Bertin et la politique de M. Bertin, à désarmer devant l'une sans cesser de combattre l'autre. S'il était un journal qui fît à la feuille de M. Bertin l'aîné une g-uerre implacable, c'était assurément la Gazette de France. Voici comment elle appréciait la partition de la Esmeralda Nous aimons à reconnaître dans MUe Bertin une étude ap- profondie de l'art de la composition, de ses ressources et de ses moyens. C'est ce que les connaisseurs ont pu remarquer dans l'arrang-ement des effets d'orchestre et la facture g'énéralement savante des chœurs et de quelques morceaux d'ensemble... Là où le compositeur a pu imposer silence au poète par le bruit des instruments et l'éclat d'un grand nombre de voix, le com- positeur se retrouve avec ses intentions dramatiques et tou- jours sages... Nous avons cité l'air de Quasimodo, au qua- trième acte ; il a été écrit de verve et son originalité lui assure un succès de vogue. La facture en est vive et spirituelle. Le duo de la prison, dans le même acte, a été généralement senti et admiré pour la largeur de l'expression dramatique. Mais ce qui distingue cette partition est précisément ce qui offre le plus de difficultés au compositeur, et produit cependant le moins d'effet dans la plupart des opéras, nous voulons parler des chœurs. La scène des buveurs au troisième acte est haJji- lement conçue comme exécution scénique et instrumentale. On aurait peut-être mieux goûté l'expression vive et énergique, 1. Journal des Débats, 17 novembre 1830. 194 VICTOR HL'GÛ APRES 1830 quoique simple, de la scène du pilori, sans le dégoût et Thor- reur qui saisissent le spectateur à la vue de cet appareil pati- Lulaire... — Il y a du savoir, du talent et des morceaux très recoramandables dans la partition de M'ieBertin'. Comme la Gazette de France, la Ouotidieiuie qWq- même, et aussi le Xational, firent lélog-e de la partition ^. Les journaux ne furent donc pas d'une violence ex- trême contre la musique de M'ie Bertin. Ce qui est vrai, c"est que plusieurs d'entre eux attaquèrent violem- ment, non la broderie, mais le canevas, non la parti- tion de M"'' Louise Bertin, mais le libretto de Victor Hugo. La pièce de M. VictorHug-o, disait la Gazette de France, est la plus grave atteinte qui ait été portée à la relig-ion, aux mœurs, aux principes doixlre, aux croyan- ces, aux idées de justice de toute une nation... — Après les org-ies des truands, les cabarets infâmes de la Cour des miracles, le coupe-gorge de Clopin Trouillefou et le pilori de la Grève, on assiste à la pai^odie des plus au- gustes solennités de lareligion... On a vu paraître sur la scène les bannières, les cierges, un confesseur, des enfants de choeur, les pénitents noirs, et tout le clergé de Notre- Dame, en surplis et en aumusse, son dignitaire en tète avec la robe violette. On chante en faux-bourdon, dans le chœur de la basilique, ouvert aux spectateurs Omnes fluctua fluminis Transierunl super me. In imo voraginis Ubi ploranl animw ^. Les feuilles républicaines et protestantes ne jugeaient \. La Gazelle de France, 22 novembre 1836. 2. Le yalional du 16 noA embre 1836. La Quotidienne du 17 no- vembre. Voir également le Conslilutionnel du 16 novembre, le du 17 article de Cliarlcs Merruau, la Presse du 21 ar- ticle de Frédéric Souliéj. 3. Acte IV, scène IV. SECONDE RENCONTRE AVEC L'ACADEMIE \'Mi pas autrement que la feuille catholique et royaliste Té- trang-e libretto du poète. Le Bon Sens, rédige par Louis Blanc, s'exprimait en ces termes La censure, si scrupuleuse au sujet des au- teurs dramatiques, a permis à M. Victor Hugo de mettre sur la scène un prêtre amoureux ; et quel amour, et que' prêtre , grand Dieu ! un prêtre qui, lorsque Quasimodo lui demande pardon, ose répondre A'on ! Je suis prê- fre! comme si la qualité de prêtre excluait le pardon ! un prêtre hideux d'impureté ! » La revue protestante, /' Semeur, terminait ainsi son article Ce qui nous touche phis encore, c'est la blessure qui est faite à la religion. Montrez à des Français, fort ignorants pour la plupart sur les vérités du christianisme, n'ayant ja- mais ouvert les Saintes Ecritures, et toujours enclins à accuser la doctrine des torts de ceux qui l'enseignent montrez-leur Claude Frollo, et pénétrez ensuite, s'il vous est possible, dans la conscience des spectateurs. Voyez comme ils s'enracinent dans leur indifférence, comme ils s'enfoncent dans leur incré- dulité, et quel dédain ils éprouvent pour les esprits faibles et crédules qui vont écouter encore les instructions d'un prêtre ! Le Semeur, la Gazette de France, le Bon Sens, avaient raison la pièce de Victor H ug-o était un scan- dale». Comment M^^^ Berlin et son père n'avaient- ils pas compris, dès le premier jour, qu'un tel libretto était im- possible, que ce canevas tuerait la broderie, que ceci tuerait cela ? Sans doute Notre-Dame de Paris était une merveille d'art et de style; mais l'art ôté, le style disparu, que restait-il ? une action puérile, des truands qui faisaient rire, un amoureux, Phœbus de Château- pers, qui faisait pitié, un autre amoureux, Quasimodo, qui faisait peur, un troisième amoureux, Claude Frollo, cui faisait horreur. Rapprochés du spectateur, étalés sur 196 VlCrOR HUGO APRÈS ;-ique éloquence dont le puissant écrivain les avait su revêtir dans son livre, les transports lubriques de l'archidiacre étaient hideux. Un musicien de g-énie, un JNIeyerbeer ou un Ber- lioz *, les eût fait passer peut-être ; c'était folie d'attendre un tel prodig-c de la musique honnête et sage de M"e Bertin. Et puis, est-ce que Victor Hugo n'était pas allé de lui- même, avec un aveug-lement inconcevable, au-devant d'un échec certain? En 1882, les spectateurs du Théâtre- Français avaient refusé de le suivre dans le bouge de Saltabadil ; ils ne lui avaient pas permis de faire asseoir François I^'" sur les bancs de ce cabaret borg-ne, aux côtés de Maguelonne. Et voilà qu'en i83G il ne trouve rien de mieux à offrir aux spectateurs de l'Opéra que ce même boug-e, ce même cabaret borgne, avec cette seule différence que Saltabadil s'appelait Clopin Trouillefou, et que le poète, cette fois, traînait dans la boue et le sang-, non plus le pourpoint du roi, mais la robe du prêtre ! Décidément, l'invention n'était pas le fort de Victor Hu- go. Il n'avait pas dépendu de lui que le bouge du Roi s'amuse ne reparût, dès i835, dans Aiiffelo. Je lis dans Victor Hugo raconté Le drame [Angelo], dans son état primitif, avait cinq actes. La mort d'Homodéi, au lieu d'être en récit, était en action. Rodolfo allait punir l'espion dans un bouge de bandits où se mêlaient le vin 1. Berlioz avait surveillé les répétitions de la Esmeralda. On lui attribua l'air des Cloches, voire niênie la partition tout en- tière. Il n'en était rien. Dans une lettre à son ami Ferrand, il écrit Je ne suis pour rien, absolument rien que des conseils et des indications de foi-me musicale, dans la composition de M"" Bertin ; cependant on persiste dans le public à me croire l'auteur de l'air de Quasiraodo. Les jugements de la foule sont d'une témérité efTrayante. » Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres, par Ad. JuUien, p. iOO. SECONDE RENCONTRE AVEC L'ACADEMIE 197 et le sang-. Après la lecture au comité, M^I. Taylor et Jousliii de Lasalie vinrent trouver l'auteur, l'acte des bandits les inquiétait; le Roi s'amuse avait dû en partie sa chute au bouge de Saltabadil; le boug-e d'Homodéi ferait tomber Angelo... Ils obtinrent de l'auteur la sup- pression de l'acte >. » Ce n'est pas seulement l'acte du bouge qu'il eût fallu supprimer dans Esmeralda, pour empêcher la pièce de tomber, c'était encore l'acte du parvis Notre-Dame. Le Moniteur, qui n'était nullement hostile à Victor Hug-o, caractérisait ainsi son libretto Un poème presque toujours commun, sans intérêt, sans charme; souvent, par ses détails et par le spectacle qu'il présente, peu digne de la magnifique scène sur laquelle on le jette -. » Parmi ceux qui sifflèrent la pièce, qu'un certain nom- lire, bousing-ots ou carlistes, l'aient fait en haine des Débats et de M. Bertin, cela n'est pas douteux; mais les sifflets allaient surtout à l'auteur des paroles. — ]M"e Louise Bertin avait consacré cinq années à écrire la partition à' Esmeralda, elle y avait mis le meilleur de son âme et de son talent. Arrive le jour de la première représentation les espoirs si long-temps caressés , les rêves d'avenir et de g-loire,tout s'écrouleenun instant. La faute en est à Victor Hug-o. C'est son libretto -que l'on siffle et dont la chute entraîne celle de la partition. Ce galant homme n'en est point troublé. 11 se retourne vers la malheureuse femme qui pleure ses espoirs brisés, son rêve évanoui; il s'incline devant elle, et pj-ndant que, autour de lui, les sifflets font rag-e, il lui dit avec tran- quillité Eh! ma sœur, c'est ù vous que ces sil'ilcls s'uiliosscnl ! 1. Victor IJii' o rarontr, t. II, p ii'.\. 2. Moniteur du l'I iiovciiibie llSoO. VICTOR HUGO APRÈS 1830 III Un autre échec allait marquer pour Victor Hug-o la fin le i836. On lit à la dernière pag-e de Victor Hugo raconté par lin témoin de sa vie M. Victor Hug-o se présenta en i836 à rAcadémie française l'Académie lui préféra M. Dupaty. Il se présenta une seconde fois en 1889 TAcadémie lui préféra M. Mole '... » La candidature de 1889 ne fut pas la seconc^e^ mais la troisième. La seconde se produisit au mois de novembre i836, à la suite de la mort de M. Raynouard, l'auteur des Templiers '. Le poète n'avait, cette fois, queti'ois concurrents M. Mig-net, membre, depuis 1882, de l'Académie des sciences morales et politiques et auteur d'une Histoire de la Révolution française, qui était alors presque aussi célèbre qu'elle est aujourd'hui oubliée; — M. Pariset, membre de l'Aca- démie de médecine, l'un des cinq médecins français qui étaient allés, en 182 1, étudier la peste de Barcelone et dont Victor Hug-o, dans l'une de ses premières odes, avait célébré le dévouement 3; — M. Casimir Bonjour, auteur de comédies en vers applaudies au Théâtre-Français, la Mère rivale, les Deux cousines et le Mari à bonnes fortunes. M. Casimir Bonjour commençait cette chasse au fauteuil qui devait durer ving-t ans et dont il revenait toujours bredouille. Il y a g-ag-né du moins de devenir lég-endaire. Soijnom est synonyme de candidat perpétuel, perpétuellement évincé, si bien que, lorsque vous ren- 1. Viclor Hugo raconté, t. II, p. 483. 2. M. Raynouanl était mort le 27 octobre 1836. 3. Odes et lia/lade-f, liv. IV, ode iv, le Dévouement. — Victor ITugo l'uvail iiitiluléî d'abord Bnrcflone, puis le Dévouement la peste. iVuy. Victor lluyo avant IS3i. p. 131. SECONDE RENCONTRE AVEC L'ACADEMIE 199 contrez un de vos amis faisant ses visites académiques, il vous est interdit de lui dire Bonjour ! sous peine de le voir vous tourner le dos comme à un mauvais plaisant et à un porte-malheur. M. Guizot, élu académicien le 28 avril précédent, patronnait la candidatui^e du poète. Dans une lettre de M. Théodore Pavie, écrite à son frère Victor le 16 dé- cembre i836, je trouve le passag-e suivant J'ai vu Mme Hugo, mais point le poète, qui n'est jamais à la maison... Quant à l'Académie, pour Hug-o, c'est douteux en- core cette fois ; mais il est décidé à se présenter toujours. Lamartine blessé au genou ne sera peut-être pas de retour. Guizot, qui présente Hugo par opposition à Mignet, candidat de Thiers, Guizot ne sera sans doute pas encore reçu officielle- ment et ne pourra voter '. Guiraud est à Limoux à faire sa blanquette. Il ne reste de ferme que Chateaubriand et Soumet j car Nodier est passé aux Classiques, transfuge et débile 2. Le 2Q décembre, l'Académie procéda à l'élection. M. Mig-net fut élu au cinquième tour de scrutin. Aux trois premiers, Casimir Bonjour avait tenu la tête avec 1 1 voix; Victor Hugo n'en avait réuni que 6, moins que M. Pariset qui en avait obtenu Après le vote, M'"e de Girardin écrivait dans son Courrier de Paris Le grand scandale tle la semaine est la préférence donnée par l'Académie à M. Mignet sur Victor Hugo... L'Académie est une jeune fille romanesque qui ne comprend que les choix du cœur. En vérité, elle fait pitié... La France, Mes- sieurs, vous demande d'honorer ce qu'elle admire et de couronner le talent qui dans l'étranger fait sa gloire. Pour l'honneur du pays, Victor Hugo a pour soutiens dans l'Acadé- mie Chateaubriand et Lamartine la justice viont tW^n haut, 1. La réception de Guizot eut lieu le ±2 déconibio ISiG. 2. de Victor l^avie. 200 VICTOR HL'GO APRÈS 1830 comme vous voyez. Quelqu'un disait à propos de cela Si l"on pesait les voix, Hugo serait nomme ; malheureusement on les compte * . » Si lannée i83G avait mal fini pour Victor Hugo, 1887 allait s'ouvrir sous de meilleurs auspices. David d'An- gers fit son buste, et ce buste était un chef-d'œu\Te. Leui^s relations remontaient à 1827. La connaissance sV'tait faite sous les auspices de M. Pavie père, compa- triote de David, qui avait réuni le sculpteur et le poète, aux Frères-Provençaux, dans un déjeuner à la suite duquel ils se trouvèrent amis -. En 1828, David avait fait le médaillon de Hugo, qui lui envoya ses poésies avec ces mots Du papier pour du bronze t Victor Hug-o n "avait que ving-t-six ans ses traits arrondis et régu- liers, sa fine chevelure, son œil profond et doux don- naient à sa physionomie, avec un grand air de jeunesse, beaucoup d'élégance et de grâce. Peu à peu ses traits s'accentuèrent, sa figure prit un caractère marqué de force et d'énergie. Ce fut alors que, saisissant avec son coup d'œil d'artiste cette transformation, David lui pro- posa d'exécuter son buste 3. Pareille demande n'était pas de celles que l'on repousse, et, le 3 février 1887, David écrivait à Victor Pavie J'ai enfin commencé le buste de notre Hugo; je vais faire tout ce qui dépendra de moi pour tâcher de faire une œuvre digne de l'admiration que j'ai pour son génie. Il est temps d'entreprendre ce travail, car la partie sensuelle de son visage commence à lutter vigoureusement avec la partie intelligente, c'est-à-dire que le bas du visage est presque aussi large que le front *... \. La Presse, 7 janvier 1837. 2. Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires, p. 241. 3. Ibid. 4. Caitous do Victor Pavie correspondance David d'Angers SEGOXDE RENCONTRE AVEC L'ACADEMIE 201 Le 8 février, nouvelle lettre de David ... Le buste de Hug-o est prestjuc leniiint'. Il paraît content et vient avec beaucoup d'assiduité... A quelques jours de là, c'est Théodore Pavie qui écrit à son frère Le buste de Hug-o est fini. Hugo pense, et je le croirais volontiers, que c'est le plus beau qui soit sorti des mains du g-rand artiste. Jamais je n'ai vu une terre vivante comme celle- là. On y sent VOrientale et la Feuille d'automne, le front qui mûrit avec l'àg-e, l'orange {ui devient jaune doré; et les grands cheveux métalliques ombragent cette nuque puissante. Au reste, cette terre est pour Angers '... Ce premier buste - était malheureusement affublé d'un col d'habit et d'une cravate; c'était une faute que plus tard David tiendra lui-même à réparer. En 1842, il fera un second buste, définitif celui-là, un Hug-o sans col d'habit et sans cravate, au cou puissant, au front cou- ronné de lauriers. IV Le 20 février 1887, Eug-ènc, le second des trois fi-ères Hug-o, mourut à l'asile de Saint-Maurice, près de Cha- renton^. Il était né à Nancy, le 29 fructidor an VIII 1. Carions de Victor Pavic correspondance David d'Angers. 2. Sur ce buste de 1837, je trouve les indications suivantes dans le beau livre de M. Henry Jouin sur David d'Angers Victor Hiifjo. Buste, marbre, bauteur 0'°,G2. Offert au modèle. — Modèle terre cuite, musée David. Ecrit à l'ébaucboir .-1 son ami Victor Hugo. P. J. David, 18.^7. — l'iàtrc, nnisée de Saumur. Donné par l'auteur. — Plâtre, appartenant à M. Victor l^avie. Donné par l'auteur. — Plâtre, musée de Cambrai. Donné par l'auteur. » 3. 11 est dit, dans Victor Hugo raconté t. If, p. 443, qu'Eugène mourut M dans la maison Saint-Maurice, à Charenton ». Suint- Maurice est une paroisse distincte de Cbarenton. L'acte de décès, dressé à la mairie de Saint-Maurice, le 21 février 1837, 202 VICTOR IIlGO APRES 1830 i6 septembre 1800 . Poète comme Victor, il avait eu, on 1818 , une pièce couronnée aux Jeux Floraux , l'Ode sur la mort du duc d'Enghien; elle a été re- produite par le Conservateur littéraire *, ainsi qu'une traduction de l'ode d'Horace A Tkaliarque 2, dans laquelle je remarque ce vers Le présent est à toi ; l'avenir est aux Dieux ! Victor Huq'o se souvenait-il de ce vers de son frère, lorsqu'il a dit Non, l'avenir n'est à personne, Sire, l'avenir est i Dieu *! Sainte-Beuve, dans sa notice sur Victor Hug-o, écrite 4ni i83i pour Xa. Biographie des Contemporains, a con- sacré quelques lignes à Eug-ène Vinrent les Cent-Jours les dissidences domesticiues entre Mme Huijo et le général s'étaient envenimées celui-ci, rede- venu influent, usa des droits du père, et reprit d'autorité ses deux fils *, ce qui autj'menta encore la haine des enfants contre le e;-ouvernement impérial. Comme il les destinait à rÉcole polytechnique, il les plaça dans la pension Cordier et Décote, rue Sainle-Mari^ucrite ils y restèrent jusqu'en 1818 et suivirent ai là les cours de philosophie, de physique et de mathématiques au collèsce Louis-le-Grand... ... En 18 18, les deux frères obtinrent du général Hugo la ^ràce de ne pas entrer à l'Ecole polytechnique, bien qu'ils porte qu'Eugène Hugo, ancien commis au Ministère de la guerre, avait été transporté du Val-de-Gràce à Saint-Maurice ». 1. Neuvième livraison, avril 18io. 2. Horace, Od»,> d outre-tombe Tous tant, que nous sommes, nous n'avcns à nous que la minute présente; celle qui la suit est à Dieu. » 3. Les Citants du crépuscule Napoléon IL •i. Ses deux fils cadets, Eugène et Victor, restés près de leur mère, aux Feuillantines. Abel, l'ainé, déjà sous-lieutenant, c'avait pas quitté son père. SECONDE RENCONTRE AVEC L'ACADÉMIL 205 fussent prêts par leurs études. Eui*-ène avait çan^né un prix aux Jeux Floraux; l'émulation de Victor en fut excitée; il concourut à son tour, tout en prenant ses inscriptions de droit, et remporta deux prix coup sur coup, en 1819... ... Un mot encore sur cette période du Conservateur litté- raire, et sur les deux frères, Eugène et Victor, qui en étaient les rédacteurs assidus... Eugène surtout à qui nous devons bien, puisque nous l'avons nommé, ce triste et religieux sou- venir, adolescent mélancolique, plus en proie à la lutte, plus obsédé et moins triomphant de la vision qui saisit toutes les âmes au seuil du génie et les penche, échevelées, à la limite du réel sur l'abîme de l'invisible, Eugène a exprimé dans le recueil cette pensée pénible, cet antagonisme désespéré, ce duel du précipice; la poésie soi-disant erse, qu'il a composée sous ce nom, est tout un symbole de sa lugubre destinée. Les nom- breux articles de critique dans lesquels il juge les ouvrages et drames nouveaux respirent une conscience profonde, et accusent un retour pénétrant sur lui-même, un souci comme effaré de l'avenir '. Sainte-Beuve, presque toujours si exact, s'est ici trom- pé. Les nombreux articles de critique, dans lesquels il a cru découvi'ir de si lug-ubrespi^essentiments, ne sont pas d'Eug-ène, mais de Victor, ainsi {ue je l'ai établi dans mon étude sur le Conservateur littéraire 2. Quoi qu'il on soit, Eug-ènc Hugo s'était annoncé, lui aussi, comme un vrai poète. Tous ses amis estimaient que son nom se- rait un jour l'ég-al de celui de Victor ; ils croyaient voir déjà leur g-loire fraternelle monter à l'horizon et briller au ciel comme un astre nouveau Sic Iralres lleleme, luclda sidéra. Le jour était proche cependant où les voies des deux frères allaient tout à coup se séparer; — où l'un allait i. Sainte-Beuve. Biographie du Victor Hugo, écrite en 1831 pour la Biographie des contemporains, dirigée par Veilli de Bois- Jolin. 2. Victor llinjo avant IStO, cliap. v. 204 VICTOR HUGO APRÈS 1830 gravir d'un pas infatig-able les plus hauts sommets de la g-loire, où l'autre allait voir s'ouvrir brusquement à ses pieds un abîme... Le maria2;-e de Victor Hugo avec M"»^ Adèle Foucher avait été célébré le 12 octobre 1822. Au dîner de noces, son frère Eug-ène prononça des paro- les incohérentes qui frappèrent ses voisins de table. Lors- qu'on entra chez lui. le lendemain matin, on le trouva poussant des cris forcenés et s'escrimant à grands coups de sabre contre les meubles de la chambre, illuminée comme pour une fête. Il était fou. Le comte Gaspard de Pons, très lié à xette époque avec les frères Husfo, dans une pièce de fies Adieajcpoéiiqiies ,'mtitulùe laDémence, a soulevé une partie du voile qui recouvre cet épisode. J'en citerai seulement quelques vers. S'adressant .4 ce qui fut Eugène, le poète lui dit Peut-être, dédaigné par l'Amour et la Muse, Un désespoir jaloux s'alluma dans ton ca;ur; Tu haïs malgré toi ton rival, ton vainqueur... La mort de la pensée au plus affreux destin A seule, hélas ! pu te soustraire Tu cessas bien à temps d'être toi, d'èti-e frère, Le premier frère lut Gain, Oui, certe, et dans ce mot ne vois pas un outrage L'outrage serait lâche autant que solennel. Ton cœur fut assez chaud pour qu'un moment d'orage En toi pût allumer im foudre criminel '. . . Et dans une note de sa"pièce,Gaspai'd de Pons ajoutait Cet Eugène, qui est mort enfin, après avoir survécu quatorze ou quinze ans à son âme, à son intelligence, cet Eugène dont j'ai voulu recueillir la gloire avortée, avait ébauché une tra- gédie de Spartaciis, tragédie très romantique alors, qui serait trouvée trop classique aujourd'hui. Dans la scène d'exposition, un édile faisait l'appel des gladiateurs inscrits pour les pro- chains jeux du cirque, et les accouplait chacun avec rhonimc ou la béte féroce contre laquelle il devait combattre. On 1. Adieux poélirj lies, parle comte Gaspard de Pons, t. II. p. 324. SECONDE RENCONTRE AVEC L'ACADEMIE 205 appelait, ainsi, au milieu de noms obscurs l'Ours le déimra- teiir ! Spartacas ! et voilà de quelle manière le héros esclave était annoncé. Je ne sais si c'est du romantique ou du clas- sique, mais c'est du sublime assurément. On ne parlait jamais d'Eug-ène chez Victor Hug-o, si bien que beaucoup, parmi ceux qui fréquentaient la maison de la place Royale, ig-noraient son existence ^. Le poète lui a consacré, dans les Voix intérieures, une très belle pièce Doux et blond compagnon de toute mon enfance - !. . . Cette pièce est adressée A EUGÈNE V^ H, — Vicomte Huffo. Si Eug-ène était vicomte, son frère héritait de ce titre. Jusque-là Victor Hug-o avait dû se contenter d'être baron. Lors de la naissance de son fils François- Victor il avait fait imprimer ce billet de part M. Madame la baronne Victor Harjo est heureusement accou- chée d'un garçon. Monsieur le baron Victor Hugo a l'honneur de vous en faire part. La mère et l'enfant se portent bien 2. Paris, 21 octobre 1828. En cette même année 1828, Victor Hug-o adressait à un journaliste une note autobiog-raphique, écrite tout entière de sa main. Elle commence ainsi HUGO Victor- 1. Eugène Hugo était doué d'un talent prodigieux qu'une maladie du cerveau empêcha de se développer, et lut longtemps enfermé dansune maison d'aliénés commeonne parlait, jamais de lui, beaucoup d'amis ignoraient son existence. » [Victor Pa- vie, sa jeunesse, ses relations tittéraires, p. 266. 2. Les Voix 3. Ilnd., XXV. 4. Jbid , XXI. 218 VICTOR HUGO APRÈS 1830 C'est bien cela Taniour, dans les vers de Victor Hug-o, c'est une conjugaison, un exercice, un thème, sur lequel il exécute des variations brillantes, comme il en exécutera, dans un autre moment, sur Dieu, la nature, les champs, les arbres et les fleurs. Et de même que, pour lui. Dieu est partout, de même il a des hymnes pour les enfants, pour l'épouse... et pour Dalila, — sur- tout pour Dalila. J'en suis bien fâché; mais cet amour qui embrasse tout, même les contraires, ce n'est plus l'amour, comme tout à l'heure ce n'était plus Dieu. Il lui manque aussi d'avoir cru. Non assurément que je veuille exiger du poète qu'il ait telle ou telle croyance déterminée; je lui demande seulement d'en avoir une, quelle qu'elle soit. Le malheur de Victor Hugo c'est d'en avoir plusieurs à la fois sur le môme sujet, et pai* conséquent de n'en avoir aucune . Il croit à la page 70, il doute à la page 176; il dit oh/ au recto et non au verso. Au commencement, il jette un cri d'épouvante à la pensée que l'écho de la voix de Jésus va s' affaiblissant ; au milieu, il s'écrie Dieu est toujours là ! non le Dieu abstrait des philosophes, mais le Dieu vivant, le Dieu qui souffrit et qui régne, le Dieu de l'Evangile Il est le Dieu de l'Évangile; Il tient votre cœur dans sa main. . . L'hiver, l'été, la nuit, le jour. Avec des urnes dilTérenles, Dieu verse à grands Ilots son amour ' ! Et, au moment de fermer .son livre, quand il faut con- clure, le poète n'a plus que des doutes et des négations qui passe?... De quoi l'homme est-il sûr? qui . Le penseur, ô misère demeure' suprême Les Vùii i?ilérieures, V. LES VOIX INTÉRIEURES 21» Jusque dans les enfants trouvant de noirs écueils, Doute auprès des berceaux comme auprès des cercueils... n pense, il rêve, il doute. — ténèbres humaines ! Sombre loi ! tout est donc brumeux et vacillant ! . . . Ilèlas! tout homme en soi Porte un obscur repli qui refuse la foi. Dieu ! la mort ! mots sans fonds qui cachent un abime!... Enfants! rèsignons-nous et suivons notre route. Tout corps traîne son ombre et tout esprit son doute *. Devant ces incertitudes et ces contradictions, comment le lecteur n'éprouverait-il pas une g'êne, un malaise d'au- tant plus g-rand que le poète s'est donné à lui comme un pasteur des esprits, commeun guide des ûmesfÉtTunge pasteur, qui prétend à orienter le troupeau lorsque, lui- même, il n'est pas orienté ! Sing-ulier guide, qui ne sai*' pas lui-même où il va ! II Dans son article sur les Voix intérieures, Jules- Janin ne mêlait à ses éloges qu'une seule critique, et c'est par là qu'il finissait Il y a dans ce beau Recueil, si plein d'cpanchements, d'a- veux, de souvenirs, de pitié, d'espérance et d'amour, quelques vers que je voudrais en effacer. Ce sont des vers pleins d'une colère impitoyable, des vers haineux qui jettent une ombre bien cruelle sur toute cette douce poésie, triste colère qu'on ne s'attendait guère à rencontrer, ainsi mêlée à tous les épan- chements d'un noble cœur, amers reproches qu'on ne s'ex- plique çuère de la part d'un homme entouré de tant de bon- heurs ^ ! Voici les vers auxquels faisait allusion Jules Janiu Jeune homme, ce méchant fait une lâche guerre. Ton indignation rie l'épouvante guère. Crois-moi donc, laisse en paix, jeune homme au noble cu;ur. Ce Zoile à l'œil faux, ce malheureux moqueur. 1. Les Voix intérieures, XX VIII. 2. Journal des Uébats, 31 juillet 1837. 220 VICTOR HUGO APRÈS 1830 Ton mépris? mais c'est l'air qu'il respire. Ta haine? La haine est son odeur, sa sueur, son haleine. Il sait qu'il peut souiller sans peur les noms fameux, Et que pour qu'on le touche il est trop venimeux. Il ne craint rien ; pareil au champignon difforme Poussé dans une nuit au pied d'un chêne énorme, Qui laisse les chevreaux autour de lui paissant Essaj'er leur dent folle à l'arbuste innocent; Sachant qu'il porte en lui des vengeances trop sûres, Tout gonllé de poison, il attend les morsures '. Plus tard, le poète fera mieux; il traitera ses critiques de lâches gredins et de triples gueux il les mettra au même rang- que Lacenaire et Contrafatto ^. Pour un début, cependant, ce n'était pas trop mal. On a dit que ces vers étaient à l'adresse de Gustave Planche. Je crois que c'est une erreur. La pièce est datée février i836. Or Gustave Planche n'avait rien écrit sur Victor Hugo depuis son article du i^r mai i835, relatif à Angeîd^, et le poète n'était pas homme à attendre neuf mois pour se venger d'une piqûre faite à son orgueil *. Le Zoile à 1. Les Voir intérieures, XIII. 2. Les Chàlimenls, passim. 3. lievue des Deux-Mondes, !' mai 1835, — Portraits littéraires, par Gustave Planche, t. II, p. 280. 4. Victor Hugo n'avait pas attendu, en effet. L'article de Gus- tave Planche paraissait le l'' mai; le 7 mai, Victor Hugo écri- vait, dans la préface d'Angelo Et puis au bas de ce groupe, ne pas oublier Venvieux, ce témoin fatal qui est toujours là; éternel ennemi de tout ce qui est en haut; changeant de forme selon le temps et le lieu, mais au fond toujours le même espion à Venise, eunuque h Constantinople, pamphlétaire a Paris. Pla- cez donc comme la Providence le place, dans l'ombre, grinçant des dents à tous les sourires, ce misérable intelligent et perdu qui ne peut que nuire, car toutes les portes que son amour trouve fermées, sa vengeance les trouve ouvertes. » Gustave Planche ne s'y trompa pas; ces injures étaient à son adresse; il écrivit aussitôt à M. Buioz Faites savoir à Hugo ou du moins à ses amis que j'ai le plus profond mépris pour les injures de sa préface. Les espions de Venise, les eunuques de Constantinople et les pam- phlétaires de Paris n'ont rien de commun avec moi. Si la colère n'était pas une faiblesse, je lui écrirais pour lui dire combien il s'avilit en m'injuriant. Je hais l'orgueil qui se guindé jusqu'à la rage méchante. » Cette lettre a été citée par Adolphe Racot, dans son étude sur Gustave Planche. {Le Livre, année 1883, p. 231. LES VOIX INTÉRIEURES 221 l'œil faux, le champignon venimeux, c'était évidem- ment M. Nisard, qui venait justement de publier, dans la Revue de Paris du 3i janvier, un g-rand article inti- tulé M. Victor Hucjo en i836 *, article où il avait es- sayé de faire, sans complaisance assurément, mais non sans courtoisie, la part du bien et du mal dans le talent du poète. Cet article de i836, Victor Hug-o en g-ardera un éternel ressentiment. Il écrira, seize ans après, dans les C/iâfiments . . . On voit aller ot venir affuirés, Des taches à leurs mains, des lâches à leurs chausses, Les Riauceys marmitons, les Nisard gâte-sauces... Quarante et un ans après, dans VArt d'être grand- père Un âne qui ressemble à A/. Nisard brait Et s'achève en hibou dans l'obscure forêt... Et encore Dieu Est capable de tout, lui qui fait balayer Le bon goût, ce ruisseau, par Nisard, ce concierge... Quarante-cinq ans après, dans les Quatre vents de l'esprit Le vieil esprit de nuit, d'ignorance et de haine Des clous de Jésus-Chrisl forge à l'homme une chaîne... 11 tient dans ses dents l'âme humaine et la grignotte ; Il inspire Nisard, Yeuillot, l^lanche, Nonotte. A l'article sur M. Victor Hugo en i836, M. Nisard donna pour pendant, l'année suivante, un autre article, publié également dans la. Revue de Paris, sous ce titre M. de Lamartine en i83y. L'auteur de Jocelyn y était 1. Reçue de Paris, t. XXV, p. 31o. — Col articl> a été repro duil par M. Nisard dans ses l'orlraits el Eludes d'Iiistoii-e Lille ruirs. 2^-2 VICTOR HUGO APRES 1830 à se veng-er. Un jour, M. NlsaiJ, devenu son collèg-ue à la Chambre des députés, le rencontra dans un couloir, et, allant droit à lui Il y a trop long-temps, lui dit-il, que je me donne le tort de vous éviter et le ridicule de ne pas avoir l'air de vous connaître ; voulez-vous que cela finisse ? — Tout de suite, dit Lamartine en lui ten- dant la main ; s'il y a longtemps que vous vous donnez cette g-ène, il y a encore plus longtemps que j'en ai ou- blié la cause. Vous m'avez dit autrefois quelques vérités un peu dures. Il en est plus d'une dont je suis plus d'ac- coi'd avec vous que vous ne le pensez. En tous cas, la chose est trop ancienne pour en parler *. » Lamartine avait plus d'un défaut ; mais ce n'était pas un Trissotin. III On lit, dans une lettre de Henri Heine à M. Auguste Lewald Comme en Afrique, quand le roi du Darfour sort en public, un panég'3Tiste va criant devant lui de sa voix la plus éclatante Voici venir le buffle, véri- table descendant du buffle, le taureau des taureaux ; tous les autres sont des bœufs; celui-ci est le seul véri- table buffle ! » ainsi Sainte-Beuve, chaque fois que Victor Hug-o se présentait au public avec un nouvel ou- vrag-e, couinait jadis devant lui, embouchait la trompette et célébrait le buffle delà poésie. Ce temps n'est plus -. » — Ce temps n'était plus, en effet. Sainte-Beuve ne ren- dit pas compte des Voix intérieures. Il avait parlé des Chants du crépuscule, le i^"" novembre i835, mais cet article devait être le dernier. En vain Victor Hug-o mul- tipliera ses poèmes, ses romans ou ses drames la voix. i. Soucenirs et Notes biographiques, par Désiré >'isard , t. I, p. 385. •2. De la France, par Henri Heine, p. 296, LES VOIX INTÉRIEURES 223 du critique restera muette. II ne parlera plus du poète qu'il a célébré si long-temps avec un enthousiasme reli- g-ieux, de l'ami auquel il a dit un jour, en lui dédiant les Consolations . L'amitié que mon âme implore, et en qui elle veut établir sa demeure, ne saurait être trop pure et trop pieuse, trop empreinte d'immortalité, trop mêlée à l'invisible et à ce qui ne chang-e pas ; vestibule transparent, incorruptible, au seuil du sanctuaire éter- nel; deg-ré vivant, qui marche et monte avec nous et nous élève au pied du saint trône. Tel est, mon ami, le refug-e heureux que j'ai trouvé en votre âme. » De la rupture entre Victor Hug-o et Sainte-Beuve, qui, à son heure, fut un événement ; de cette séparation entre le chef de l'École romantique et le critique qui avait été jusque-là son héraut d'armes » et son écujer », je ne pouvais pas ne pas parler. En rechercher l'orig-ine, en dire la cause, je ne le dois pas. II est des deuils qui com- mandent le silence. Le lecteur ne trouvera donc ici, de cet épisode, que ce qui appartient vraiment à l'histoire littéraire et ce qui fut alors connu de tous. Peu de semaines avant la publication des Voix inté- rieures, le i6 avril 1887, avait eu lieu, à Saint-Sulpice, la cérémonie d'enterrement de Gabrielle Dorval, fille de la célèbre actrice *. C'était un dimanche; la g-rand'messc finissait, et la foule s'écoulait, quand le corbillard arriva sur la place. Hug-o — je reproduis le récit d'un témoin oculaire, d'un ami commun de Victor Hugo et de Sainte- Beuve — Hug-o entra par une porte, Sainte-Beuve entra par l'autre. En attendant l'absoute, le premier se pro- 1. Rxti-uitdos registres do Snitit-Siilpice Le seize avril mil huit cent Irente-sept, à onze heuri's, eiilencinent de demoiscilo Calheriae-Franroise Sopliie-Gabriello Allan d'Orval , ùyùe do 21 ans, décédée avant-hier, rue de l'Ouest, 2U. » 224 VICTOR HUGO APRÈS 1830 menait dans l'église du côté de l'Évangile, le second se dissimulait dans la travée opposée, du côté de l'Epitre ; ils ne se voyaient pas, mais se devinaient la haine a son fleur comme l'amitié ^ » Le moment venu d'accom- pag^ner le corps au cimetière, les quelques voitures du cortèg-e se trouvèrent pleines; il fallut que le poète et le critique montassent dans la même, assis l'un devant l'autre. L'un levait les yeux et les tournait du côté de la portière, l'autre les tenait baissés sur ses g"enoux. Ja- mais plus lugubre convoi ne suivit le chemin des morts! C'était une amitié morte qui escortait le corps de la pauvre jeune femme... ; c'étaient deux cœurs ulcérés qui ne song-eaient point à se réconcilier en face du spectacle du néant de cette vie ^. » En revenant du convoi de Gabrielle, Sainte-Beuve écrivit ces vei's, les plus émus peut-être qui soient sortis de sa plume Quand, de la jeune amante, en son linceul couchée, Acconipagnaut le corps, deux amis d'autrefois, Qui ne nous voyons plus qu'à de mornes convois, A cet âge où déjà toute l'àme est séchée; Quand, l'office entendu, tous deux silencieux, Suivant du corbillard la lenteur qui nous traîne, JSous pûmes, dans le llacre où six tenaient à peine, L'un devant l'autre assis, ne pas mêler nos yeux, Et ne pas nous sourire, ou ne pas sentir même Une prompte rougeur colorer notre front, Un reste de colère, un battement suprême D'une amitié si grande et dont tous parleront; Quand, par ce ciel funèbre et d'aA-are lumière, L^e pied sur cette fosse où l'on descend demain, Nous pûmes, jusqu'au bout, sans nous saisir la main, Voir tomber de la pelle une terre dernière ; 1. Récit du témoin. 2. Récit de M. Théodore Pavie, dans Victor Pavie, sa Jeiinessp,. >s relations littéraires,-^. 148. LES VOIX INTÉRIEURES 225 Quand chacun, tout fini, s'en alla de son bord, Oh ! dites ! du cercueil de celte jeune femme, Ou du sentiment mort abimé dans notre âme, Lequel était plus mort ' ? Sainte-Beuve, Gustave Planche, Désiré Nisard, les trois critiques dont le nom faisait alors autorité, après avoir été favorables à Victor Hug-o, lui étaient tous les trois devenus hostiles. Il avait, il est vrai, pour lui maintenant Jules Janin et Granier de Cassag-nac, mais le g'ain ne compensait pas la perte. Jules Janin, en de- hors du théâtre, ne comptait g-uère. Granier de Cassa- g-nac avait conquis très vite un assez bon rang-, sans pourtant que son nom fût encore accepté du g-rand pu- blic. Il en était de lui, à cette date, comme de ces offi- ciers dans une arme spéciale, savante, très appréciés de ceux qui sont de la partie, mais peu connus en dehors de ce cercle restreint. Rien n'ég-alait d'ailleurs l'ardeur de son zèle pour la g-loire du maître, la ferveur de son culte. Bien des années plus tard, il a pu dire, dans ses Souvenirs Je pris place, tout des premiers, avec Théophile Gautier, avec Gérard de Nerval, avec Edouard Ourliac, dans l'ardent apostolat qui propag-eait la doctrine et défendait l'œuvre du maître... Je fus, dans la campag-ne ouverte par Théophile Gautier, l'apôtre le plus militant de la doctrine nouvelle; et, si ce n'était pas manquer de respect aux choses saintes, je dirais que, dans la propag-ande romantique, Théophile Gautier porta la clef de saint Pierre, et moi 1 epée de saint Paul ^. » 1. Cette pièce parut d'abord, sans titre, dans les Pensées d'noûl octobre 1837. Dans l'édition définitive de ses Poésies, publiée en 1862, Sainte-Beuve lui donna ce titre En revenant du convoi de Gabrielte, et la fit précéderde cette note Gabrielle Dorvul, tille de la célèbre actrice de ce nom... A son convoi, je me trouvai avec V. II. dans la même voilure. » 2. Souvenirs du second Empire, p;ir Ad. Granier de Cassai'nac, t. I, p. 74. I. 15 lie, VICTOR IILGU APRES 1830 Comme il l'avait fait entrer au Journal des Débats dès son arrivée à Paris, \^ictor Hugo le fit entrer à la Presse dès la fondation de ce journal ^ M. Granier de Cassagnac y mena de front une double campag^ne, po- litique et littéraire, défendant à la fois la littérature d& Victor Hugo et la politique de ^I. Mole. De tels services ne pouvaient rester sans récompense. Victor Hug-o écrivit au comte Mole, le 3 avril i838 Monsieur le président du Conseil, Je demande à Votre Excellence la croix de la Légion d'hon- neur pour M. Adolphe Granier de Cassagnac, publiciste, rédacteur principal du journal laPi-esse. Je demande pour lui celte haute distinction , comme la récompense des services éminents que, depuis quatre ans, il n'a cessé de rendre à la cause de l'ordre. Je ne suis que le colonel signalant au géné- ral en chef un vaillant officier à décorer. Ce n'est pas une faveur que je sollicite de la bienveillance personnelle de JNI. le comte Mole; c'est un acte de justice que je réclame de l'intelligente initiative de M. le président du Con- seil. Victor Hugo -. La réponse de M. Mole ne se fit pas long-temps at- tendre ; quelques semaines après, M. Granier de Cas- sagnac était décoré. Une occasion s'offrit bientôt au nouveau chevalier de payer sa dette à son colonel. Le 12 juin i838 eut lieu le début de M"^ RaclieL dans Horace. Avec elle, la tragédie classique faisait, au Théâtre-Français, une rentrée triomphale. Les recettes d\4;!e Dorval, était un des admirateui's les plus sincères de Victor Hugo. Après la représentation de Ruy Blas, causant avec le poète, il chercha à lui faire entendre qu'il y avait dans sa pièce des choses qu'il était difficile d'accepter. Et quelles sont ces choses? » demanda Victor Hugo. Merle indiqua cette intrig-ue de la reine et du valet, cette promiscuité du manteau roval et de la livrée. — Mon cher Merle, reprit majestueu- sement Motor Hug'o. j'ai voulu qu'il y eût dans cette RUY BLAS 2'.1 pièce des choses hors de la portée de votre reyard, je vois que j'ai réussi. » Le 23 novembre, Sainte-Beuve, qui s'était interdit de parler désormais de Victor Hugo dans ses ai'ticles, écri- vait à Victor Pavie ... Rtnj Blas me paraît un désastre, d'après ce qu'on m'en dit, car je ne l'ai pas vu ni ne le ycvvai. Hernani était une porte, elle pouvait être d'ivoire ou d'airain, vers le ciel ou vers les enfers. Hugo l'a faite infernale, il est entré sous terre depuis ce moment; il creuse, ilbàtit, il en est à sa sixième catacombe. Quand il nous ouvre brusquement cela avec la fierté d'un ar- tiste, d'un cyclope ou d'un çnùmc, et nous ôte le couvercle de son souterrain, nous qui sommes bêtement accoutumés à ce terre-à-terre de la surface et à cette lumière du jour, nous n'y voyons que des bizarreries et des obscurités trois fois caverneuses d'où sort un ricanement, c'est le sien, car il triomphe et s'applaudit, croyant avoir fait œuvre de géant ; toujours le même, géant et nain, robuste et difforme, Oiutsi- inodo et Han. Le pire de ceci est le triste reflet qui en frappe le passé, les parties jusque-là chastes et belles qui s'en salis- sent toujours un peu et nous révèlent des veines qu'autrement on ne découvrirait pas... Tâchez de comprendre toutes m^s métaphores. Cela est bien triste; ces chutes sont les nôtres Lamartine, Lamennais, Hugo! les plus sobres y perdent; notre essor diminue et n'ose; on est glacé. Et puis le meilleur de nos fonds était à bord de leurs renommées ; notre trésor le plus beau de jeunesse, d'enthousiasme, de présages, de saga- cité prophétique, périt avec eux et nous restons demi-ruin5s, appauvris. Je le sens et ne cesse de vivre sous cette idée, comme les Polonais avec celle de leur patrie perdue. Vivez, cher ami, sous votre treille des Rangeardières, à l'ombre du mur de votre chaste maison de la rue Saint-Laud, dans le parfum de votre réséda domesti^lc , par M. l'abljr de Va vrac, 3 vol. iii-li', ITIS. —T. m; p. l'.sT. 250 VICTOR IIL'GU APRES 1830 si, en français, on appelait quelqu'un Pâturage ou Pas- sage ^ » Quoi qu'il en soit, nos gens, Montazgo et Covadenga comme les autres, se disputent entre eux les revenus de l'Etat ; ils créent même, pour les besoins de la rime riche, la caisse aux reliques », pour rimer avec les aPiaires pub/ iqiies, ou la rente de lïndigo », réclamée par le marquis de Priego. A la fin, tous se lèvent à la fois, se querellant. Le plus âpre à la curée, le plus ferré sur les chiffres, est le comte de Camporeal, qui lui, du moins, est d'une précision à laquelle il faut se rendre La maison de la reine, ordinaire et civile, Coûte par an six cent mille Soixante-six ducats '. Cette fois, Victor Hugo est sûr de son affaire, et il affirme solennellement l'exactitude absolue de son chiffre Quand le comte de Camporeal dit la moi'son de la t'eine, ordinaire et civile, conte par an six cent soiœante- jnatre mille 'soixante-six ducats, on peut consulter Solo Madrid es corte, on y trouvera cette somme pour le règ-ne de Charles II, SANS UN M A RAYÉ DIS DE PLUS OU DE MOINS 3. Cinquante ans ont passé sans que personne ait eu l'idée d'y aller voir. C'est seulement en i888 qu'il a pris fan- taisie à M. Morel-Fatio de consulter Solo Madrid es corte, et il va trouvé la semme de cinq cent soixante- quatorze mille huit cent ducats », sans un maravédis de plus ou de moins. Entre le chiffre du Solo Madrid es corte et le chiffre de Rui/ Blas la différence \. Morel-Fatio. Etudes sur l'Espigne, t. I, p, 2. Acte III, scène i. 3. Note de Rwj Blas. RUY BLAS 2ol est donc de qualre-vingt'neuf mille deux cents ducats. ce qui fait beaucoup plus d'un maravédis. Certes, Victor Hugo pouvait mettre un chiffre quelconque, sans que nul eût à y redire ce sont là licences de poète. Mais quelle rag"e d'affirmer, et cela dans une note spéciale, que votre chiffre est scrupuleusement exact, quand il est faux ? Quel besoin de nous dire que cette con- science vous la portez en tout, dans les petites choses comme dans les g-randes, dans la citation d'un chiffre, dans les détails de vie privée ou publique, d'intérieur, d'étiquettte, de biographie », quand, dans une seule de vos pièces, un seul crititique peut récolter assez d'er- reurs, g-randes ou petites, pour en faire une grosse g-erbe'? Quelle nécessité enfin de nous répéter sans cesse que, à défaut de talent, vous avez la conscience » f Eh ! Monsieur, ce n'est pas du talent que vous avez, c'est du g-énie, et vous le savez bien ; pour la conscience, c'est une autre affaire. \. Il n'a pas fallu à M. Morel-Fatio moins de 68 pages pour consigner les erreurs et inexactitudes historiques de Ruy Blas. {Etudes sur VEspagne, p. d77 à 244. CHAPITRE XII LES JUMEAUX. TROISIEME RE>'CO.\TRE AVEC LACADÉMIE Les Jumeaux et le Vicomte de Brar/elontie. Pourquoi les'Jumeaux sont restés inachevés. — Comment Victor Hugo et la Esme- ralda n'ont été pour rien dans la grâce de Barbés. — Troisième candidature à l'Académie. Berryer et M. Cuvillier-Fleury. — Une prophétie d'Alexandre Dumas. I Victor Hug-o, dans ses Préfaces, avait proclamé l'avè- nement de l'histoire au théâtre; il professait que l'auteur dramatique doit mêler à l'élément éternel, à l'élément humain et à l'élément social, un élément historique, » qu'il doit peindre, chemin faisant, tout un siècle, tout un climat, toute une civilisation, tout un peuple ^ ». Ce programme, il le remplissait à sa façon. Il avait emprunté à l'histoire d'Angleterre deux de ses drames, Cromwell et Marie Tiidor ; deux . " i France, Marion de Lorme et le Roi s'amuse ; deux à l'Italie, Lucrèce Borgia et Angelo ; deux à l'Espag-ne, Hernani et Ruij Blas le poète aimait la symétrie, étant d'ailleurs, à bien des égards, beaucoup plus classique qu'il ne le voulait pa- raître. Revenant à la France, c'est à elle, à son histoire, qu'il demanda, en 1889, le sujet de la pièce qui devait succéder à Ruy Blas. Dans Marion de Lorme , il avait peint le roi Louis XIII et montré, derrière lui et au-dessus de lui, 1. Préface LES JUMEAUX 2o3 V/iomme rouge, le cardinal de Richelieu. Dans son nou- veau drame, il mettra en scène la reine Anne d'Au- triche, Louis XIV à son aurore, et au-dessus du jeune roi et de sa mère, le cardinal Mazarin. Voltaire, dans le Siècle de Louis A7Fet le Diction- naire philosopltique, raconte que Louis XIV avait eu un frère, et un frère aîné, dont l'existence ne lui avait été révélée qu'à la mort de Mazarin. Pour assurer sa propre tranquillité et le repos de l'Etat, le roi avait fait enfer- mer son frère au château de l'île Sainte-Marg-uerite, puis à la Bastille, où il était mort en 1708, après avoir porté jour et nuit, pendant quarante-deux ans, un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la liberté de mang-er avec le masque sur son visage 1. Soulavie, dans les Mémoires apocryphes du maréchal de Richelieu, avait complété le récit de Voltaire, en ajou- tant que les deux princes étaient jumeaux, nés tous les deux le 5 septembre iG38 Louis XIV, le matin, à midi ; le Masque de fer, à huit heures et demie du soir ^. Cette histoire ne tenait pas debout, mais elle était faite à souhait pour ravir d'aise Victor Hug-o. Ces deux hommes, l'un qui trône à Versailles, au milieu de la cour la plus brillante de l'univers, l'autre qui est prisonnier 1. Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxv. — Dictionnaire phi- losophique, t. I", pp. 375 lit 37G, édition de 1771. 2. Mémoires du maréchal de Richelieu, t. III, eli. ix — L'hom- me de France qui sait le mieux sa Bastille, M Funck-Bren- tano, sous-bibiiolhécaire à l'Arsenal, dit dans une note de son étude sur la Vie à la Bastille On n'est pas fixé sur la per- sonnalité du Masque de fer. Nous inclinons à penser que c'était un certain comte Malliioli, secrétaire du duc de Mantoue, qui avait tralii Louis XIV en 1679 au cours d'une négociation se- crète relative à rucquisitioii de Casai. Louis XIV avait intérêt i\ ce que l'arrestation de Mathioli fût ignorée, l'ayant attiré sur la frontière italienne dans un véritable guet-apens. Quoi qu'il en est certain que ce n'était pas un personnage de très yrande importance. » 2..i VICTOR HUGO APRblS 1830 à la Bastille ; — l'un qui se nonme Louis-lc-Grandet de- vant qui TEurope entière s'incline en l'appelant L£'/?0/; l'autre qu'on désig-ne sous le'seul nom de Prisonnier de Provence ; — l'un dont le visag-e aug-uste et rayonnant n'apparaît aux reg-ards éblouis des courtisans que comme l'imag-e même du soleil, nec phiribus impar ; Vantrc dont ses g-eôliers eux-mêmes n'ont jamais vu les traits et dont la fig-ure est couvei^te d'un masque de fer — ces deux hommes dont la destinée est si différente et qui cependant ont une orig-ine commune, nés tous les deux le même jour, dans le môme palais, de la même mère, fils de France tous les deux et frères jumeaux quelle anti- thèse ! et l'histoire en offre-t-elle une autre qu'on lui puisse comparer? C'est sur cette antithèse qu'allait re- poser le nouveau drame de Victor Hug-o, et il lui donna pour titre les Jumeaux, II commença de l'écrire le 26 juillet iSSq. Le premier acte était terminé le 8 août. Le deuxième fut écrit du 10 au i5 août. Le troisième acte, commencé le 17 août et interrompu le 28, n'a pas été terminé. D'où vient que ce drame, déjà conduit à sa moitié, soit resté inachevé? Voici l'explication donnée par Victor Hugo et repro- duite par l'un de ses secrétaires, M. Richard Lesclide. Le poète, contre son habitude, parla prématurément de son œuvre. Il en lut quelques scènes dans une soirée tout intime, à laquelle assistait Louis Boulang-er. Le soir môme, Louis Boulang-er, sous le coup de l'impres- sion que lui avait causée cette lecture, ne put se tenir de raconter la nouvelle œuvre du Maître devant un petit groupe dont faisait partie Alexandre Dumas père. Ce dernier trouva le sujet de son goût, et, sans perdre une heure, il se tailla un roman dans le drame de Hui^o LES JUMEAUX 2oo avec les Jatneaux, 11 fit le Vicomte de Bragelonne. En apprenant l'indiscrétion de Louis Boulang-er et ses suites, Victor Hug'o entra dans une grande colère et jeta au feu le manuscrit des Jumeaux. Non,dit M^eDrouet, qui était dans le cabinet du poète pendant qu'il faisait ce récit à son secrétaire, non, vous n'avez pas jeté votre manuscrit au feu ; vous l'avez emporté et enfoui dans quelque coin où on le retrouvera un jour * I » Il est parlé des Jumeaux dans Victor Hurjo raconté '• ; mais le témoin s'est g-ardé d'ydonner l'explication qu'on vient de lire. C'est qu'à ce moment Alexandre Dumas vivait encore. On attendra sa mort pour l'accuser, non d'un simple plag-iat fait à ses risques et périls, mais d'un véritable abus de confiance, d'une honteuse trahison. Cette accusation est évidemment mensong-ère. D'après la version de Victor Hug'o, recueillie par ^I. Richard Lescllde, c'est à l'époque même où 11 composait son drame, au mois d'août 1889, qu'il en aurait lu quel- ques passages à Louis Boulang-er et que celui-ci en aurait parlé devant Alexandre Dumas. Ce serait peu de temps /j/' que Dumas aurait écrit le Vicomte de Bragelonne, dès 1839, par, conséquent, ou, au plus tard, dans les pre- miers mois de 1840. Mais le Vicomte de Bragelonne n'est venu qu'après les Trois Mousquetaires et Vingt ans après, qui sont de i844 et de i845; ce roman n'est lui-même que la suite de Vingt ans après et n'a paru qu'en 1847 ^. \. Propos de table de \'ictor Ilufjo, recueillis par Richard Les- cllde, p 107. — Les Jumeai/x ont été publiés en 188'J, dans les Œuvres inédiles de Victor liugo. 2. Viclor lli/go raconté, t. il, p. 478 M. Victor Hugo, après les liurr/rares, s'éloigna du tiiéâtre, bien qu'il eùL un dranio presjue achevé depuis 183,"^, les Jumeau.-. » Au lieu de 1S38, il faut lire iS.'J'J. a. Le preuiierchapitre du Vicomte de liraycloime fut juiblié p;u' le Siècle, le 20 octobre 1847. 236 VICTOR HUGO Al'RKS 1830 Mettons donc hors de cause Alexandre Dumas et le Vicomte de Bragelonne, et voyons si l'analyse même de la pièce ne nous apprendra pas le vrai motif qui a déterminé le poète à ne pas terminer son drame. Le premier acte se passe près la porte Bussy, sur une petite place où se dresse la baraque du bateleur Guillot- Gorju. Au lever de la toile, le comte Jean de Gréqui, proscrit depuis dix ans et rentré en France de la veille pour conspirer contre le Mazarin, est en train, afin de mieux cacher son jeu, de revêtir les bas jaunes, le jus- taucorps et le haut-de-chausses de Guillot-Gorju. Leduc de Chaulne et le comte de Bussy traversent en causant le fond de la place. Le hasard veut qu'ils parlent juste- ment du comte Jean et nous apprennent son histoire, qu'une fille lui est née, voici tantôt dix-sept ans, dans des conditions mystérieuses, et que cette fille, restée en France, s'appelle maintenant Alix de Ponthieu, qu'elle est belle comme le jour et vit au fond des bois comme une cénobite. Cependant la foule s'est amassée devant la baraciue. Le comte Jean monte sur le tréteau et réussit si bien son premier boniment, que tout le monde le prend pour le vrai Guillot-Gorju, à commencer par le lieutenant de police Benoît Trévoux, venu là pour arrêter le bateleur. Maître Benoît Trévoux a compté sans son hôte. Le comte Jean, qui vient de passer dix ans à l'étrang-er, connaît naturellement tous les secrets du lieutenant de police, même ceux de son ménage. Il a précisément dans sa poche une lettre qui établit la participation de maître Benoît à un complot contre le cardinal. Cette lettre n'est rien moins qu'une lettre de la reine à son frère le roi d'Espag-ne Anne d'Autriche, qui est à la tête du com- plot, mande à son frère qu'elle compte sur son bon se- LES JUMEAUX 257 cours et le sollicite d'envoyer une escadre en Gascogne et une armée en Savoie; elle lui donne du reste les noms des principaux conjurés, et le pauvre Benoît Trévoux figure sur la liste. Comment cette lettre est-elle arrivée aux mains du comte Jean? Oh ! mon Dieu, de la façon la plus simple du monde. Il la tient de Guillot-Gorju, qui la lui a passée en même temps que sa casaque. A ce moment d'ailleurs entre dans la baraque une femme voi- lée, qui n'est autre qu'Anne d'Autriche elle-même. Elle vient se faire dire la bonne aventure. Le comte Jean la reconnaît, et il profite de l'occasion pour lui toucher un mot de son fils, le Masque de fer. La reine est si trou- blée que, ne sachant plus comment faire pour rentrer chez elle incognito, elle demande au faux Guillot-Gorju de lui en fournir le moyen. Qu'à cela ne tienne ! Maître Benoît Trévoux, qui assistée l'entretien et qu'elle ne con- naît pas, bien qu'elle conspire avec lui, dont elle connaît seulement l'écriture, prend du papier et, sur l'ordre du comte Jean, écrit passer cette dame et sa suite, signé TREVOUX. Anne d'Autriche, de plus en plus convaincue qu'elle a affaire à un magicien, tire de son doigt sa bague en sardoine et la remet au comte quand il voudra voir la reine, il lui suffira de montrer cette bague, les portes s'ouvriront sur-le-champ devant lui. A peine Anne d'Autriche s'est-elle éloignée, que le duc de Chaulne et le comte de Bussy reviennent sur la place, toujours en causant d'Alix de Ponthieu. D'autres seigneurs les rejoignent, le comte de Brézé, le vicomte d'Embrun, et tous se déchaînent contre Mazarin. Jean de Créqui trouve le lieu et le moment favorables pour re- faire reconnaître, pour annoncer qu'il conspire et qu'il a pris la perruque noire et les bas jaunes de Guillot-Goiju, La forme de la France et la face du niondr I. 2oS . VICTOR HUGO APRES 1830 Ce boniment n'a pas moins de succès auprès des g-en- lilshommes que celui de tout à l'heure auprès des bour- geois, et les quatre seigneurs lui promettent solennel- lement, sur la place publique, de lui prêter aide et secours pour renverser Mazarin. Cependant la nuit est venue, mais la journée du comte Jean n'est pas finie. Il est d'ailleurs en veine ce jour-là. Il n'y a qu'un instant Guillot-Gorju lui donnait une lettre de la reine. Voici maintenant que Tag-us, le valet du bateleur, lui apporte un papier qu'il vient de chiper dans la poche d'un sergent et cjui porte ces deux lig-nes Vous pouvez vousjier au porteur du présent, signé MAZARIJS. Il met le billet de Mazarin dans sa poche avec la lettre et la bag'ue de la reine, et il attend. Cette fois, c'est Alix de Ponthieu qui arrive, Alix sa fille, qu'il n'a pas vue depuis dix ans, qui vit comme une céno- bite », et qui vient demander à Guillot-Gorju de l'aider à sauver le Mascjue de fer, enfermé au château de Pier- refonds. Elle ne sait pas le nom du prisonnier, elle n'a pas vu ses traits, elle ignore tout de lui; mais un soir elle l'a aperçu, par un soupirail grillé, allant et venant dans son cachot, comme un spectre, et elle en est tombée amoureuse. Le comte Jean, effrayé, essaie de lui mon- trer les périls de son entreprise; mais comme la petite tient bon, le pauvre père finit par lui dire qu'elle peut compter sur lui. Au second acte, nous sommes à Pierrefonds, dans le cachot du Masque de fer, et nous y sommes en compa- gnie d'Alix, cjui entre là comme dans un moulin. Elle éprouve le désir bien naturel de voir la figure de celui à qui elle a donné son cœur et pour qui elle est prête à donner sa vie. Comme elle a les mains pleines d'or, le geôlier consent à défaire le masque du prisonnier ; déjà LES JUMEAUX 2">. 116. 3. M. Michaud était mort le 30 septembre 1839. i. Victor Hugo raconté, t. II, p. 4X3. .'. Voy., sur ses deux premières candidatures, rliaiiiifos Vi!I et IX. ' f. Le Livre de?, orutrurs, par Timon M. di' Curmeniti', t. II, p. 231. 264 VICTOR HUGO APRÈS 1830 Collard disait avec l'autorité de sa parole J'ai entendu Mirabeau dans sa gloire ; j'ai entendu M. de Serre et M. Laine aucun n'ég-alait M. Berrjer dans les qualités principales qui font l'orateur ^ ; » — où l'un de ses ad- versaires politiques, le publiciste Henri Fonfrède, écri- vait à un ami, dans une lettre particulière Berryer est le plus g-rand orateur qu'on ait jamais entendu 2. » Il n'était pas seulement le prince des orateurs, il était aussi le chef d'un g-rand parti. Sa candidature était dès lors une g^rosse affaire. Elle passionnait la cour et la ville, la presse et les salons, le Palais-Bourbon et de Luxembourg" ^. Le g-ouvernement s'en émut ; ses jour- naux se jetèrent dans la lutte avec ardeur, et à leur tête le Journal des Débats, où M. Cuvillier-Fleury publia des articles violemment hostiles. Il était certes permis à ceux dont Berryer était l'adversaire de ne point l'aimer, de dire, par exemple, comme M. Doudan, au sortir d'une séance où l'orateur légitimiste avait été magnifique Je n'aime point que l'on ait du talent quand on n'est pas de ma paroisse. » M. Cuvillier-Fleury allait beau- coup plus loin. Il n'accordait pas que Berryer eût du talent; tout au plus avait-il a des poumons redoutables ». Berryer, un orateur! Allons donc I un avocat et pas da- vantage, l'avocat des intérêts du prince de Polignac et de la petite courde Goritz! De grâce, disait-il, que l'Aca- démie ne devienne pas une succursale de la Basoche, une doublure de la société des Bonnes-Etudes ^ ! » L'ar- 1. Paroles de Royer-CoUard à un de ses neveux, M. Genty de Bussy. Berryer au barreau et à la tribune, par Alfred Netto- nieiit, p. 47. 2. Œuvres complètes de Henri Fonfrede, t. X, p. 213. 3. Galerie des contemporains illustres, par un homme do rien M. Louis de Lomrnie', 1839. 4. Journal des Débats, 10 novembre 1839. LES JUMEAUX 2C5 ticle fit scandale, si bien que son auteur fut obligé d'é- crire, le 19 novembre, au rédacteur du Courrier fran- çais Vous prenez texte de mon article pour attribuer à ce que vous appelez le Château l'opinion quej'ai exprimée... J'habite, il est vrai, le château, mais je n'ai pas charg-e de le représen- ter... Mon opinion m'appartient, elle n'engage personne 1. Au milieu de tout ce bruit, que devient Victor Hugo ? II était du coup passé au second plan et faisait presque figure de candidat ministériel. La censure administra- tive, oubliant les injures dont il l'avait accablée, le pre- nait sous sa protection. Un journal voulut publier un dessin, le moins politique et le plus inoffensifdu monde l'Académie sous les traits d'une bonne vieille, recevant à la porte du palais Mazarin MM. Victor Hugo, Balzac et Alexandre Dumas, avec cette légende Vous êtes grands et forts, et vous demandez les Invalides! Vous voulez donc voler le pain des pauvres vieillards !.. . Allez tra- vailler, grands feignants. On était au 28 novembre ; le jour de l'élection approchait. Défense fut faite au journal de publier cette caricature^. Tout en profitant des bons offices de l'administration, Victor Hugo comptait surtout sur lui-même et ne négli- geait rien pour réussir. Sainte-Beuve écrivait à Victor Pavie,le i5 décembre 1889 Pour répondre maintenant aux questions plus générales, je ne sais rien de Hugo que sa tentative à l'Académie cela a dû l'occuper comme tout ce qui l'occupe, c'est-à-dire tout entier^. L'élection eut lieu le jeudi 19 décembre. Six académi- 1. .Journal des Débats, 20 novembre 1831. 2. La Mode, 183!», t. IV, p. 224. 3. Cartons de Victor l^a\ie cori' do Sainte- Beuve. 2G6 VICTOR HUGO APRÈS 1830 ciens étalent absents M. de Frayssinous, M. de Quélen, M. de Pastoret, le vicomte de Bonald ^, M. de Barante et Alexandre Soumet. Le nombre des votants était de 33 ; majorité absolue, 17. Il y eut sept tours de scrutin. Berrver. Hugo. Bonjour. Vnloiit. Lumonnais. - Bulletins iliines. G 3 3 3 ler tour. 10 9 9 2 2^ — 12 8 10 3e — II 10 9 4e — n 8 9 I .5 e — II 9 8 I 6e — 10 6 10 I 7 — 10 8 I o 7 Après ces sept tours, TAcadémie, sur la proposition de M. Cousin, remit l'élection à trois mois. Les académi- u qui bénit Teutonia la Sainte Lui rendra le Daniibo et nous rendra le Rhin, t'no aube ineilleurc, etc. LES RAYONS ET LES OMBRES 281 En attendant ce jour que chaque instant amène, Jour où la paix luira sur la famille iiumaine, Jour où s'effaceront les crimes expiés, Vois au-dessous de toi, ligure solennelle, L'éternelle tempête et la haine éternelle, L'Océan sous tes yeux, l'Angleterre à tes pieds. Une aube meilleure Sur nous brillera ; Nous attendons l'heure. Mais l'heure viendra. Comme Dieu lui-même Qui récolte et sème, Dans l'immensité. Notre auguste France A la patience. De l'éternité 'mplUi ont paru au mois d'aviil 1850. 282 VICTOR HUGO APRES 1830 7 janvier i84i. L'auteur des Bai/ons et des Ombres fut élu par 17 voix contre i5 accordées à JM. Ancelot, — et non par 18 contre 16, comme il est dit dans le recueil de ses discours académiques *. La Presse, qui avait soutenu avec chaleur la candi- dature du poète et qui triomphait avec lui, publia dans son numéro du 9 janvier ce quatrain anonyme LE POÈTE ET l'eMPEREUR Pleins de gloire, en dépit de cent rivaux perfides. Tous deux, en même temps, ils ont atteint le but Loisque ISapolèon repose aux Invalides, Victor Hugo peut bien entrer à ITnslitut. Il vint prendre séance, le jeudi 3 juin i84i, — et non le 2 juin, comme on Ta imprimé par deux fois à la pre- mière page de son Discours de réception, dans son volume Avant l'exil. Le i^'" juin, il avait reçu de Balzac le billet suivant Mon cher Hug-o. Si vous m'avez mis de côté les deux billets que je vous ai demandés, et quejesuis allé chercher déjà deux fois sans avoir pu vous rencontrer, ayez la complaisance de les remettre sous enveloppe au porteur, ou envoyez-les moi, par la poste, rue des Martyrs, l^-j. Sinon, que le diable emporte TAcadémie et ses habits verts ! ]Mes adorations et mille amitiés -. Jamais, de mémoire d'académicien, on n'avait vu pa- reille affluence. Dès dix heures du matin, la salle était pleine ; de onze heures à deux heures, le palais ^Mazarin eut à subir un véritable siè^-e, et à un moment il fallut 1. Victor Hugo, Actes et Parole!', t. Je', Avant l'exil, p. 3. 2. Correspondance de H. de Balzac, t, II. p 19. — Balzac, en 1841, ne demeurait point rue des Marltjrs,i~ . Cette adresse était celle de sa sœur. .M"" L. Surville. LES RAYONS ET LES OMBRES 285 recourir à la force armée pour repousser les assaillants, les dames surtout qui avaient juré d'entrer coûte que coûte'. Aussi bien, puisque nous sommes admis à pénétrer dans la salle et que la séance ne commencera qu'à deux heures, profitons-en pour jeter un coup d'oeil sur les pri- vilégiés qui g-arnissent les bancs, et au besoin pour ren- seiti;-ner nos lectrices sur les toilettes des élég-antes de i84i. M'"e Emile de Girardin a un chapeau de paille de riz à bouquets de g-éranium g-iroflé, une robe d'org-andi à mille raies et sur les épaules une écharpe du pays d'Oscar et de Malvina ». Une autre femme poète, M^^ Anaïs Ség-alas, l'auteur des Oiseaux de passage, porte un cha- peau de crêpe blanc tendre sur lequel badine une voilette d'Ang-leterre, retenue de chaque côté par une touffe de roses. Déjà couronnée par l'Académie, pour ses vers sur le Musée de Versailles, M'" Louise Colet, née Révoil,ne pouvait faire défaut à cette séance; elle est au premier rang-, avec un chapeau de paille orné de velours vert om- bré, et ce vert va merveilleusement avec ses cheveux blonds. Une robe de soie maïs dessine sa taille ; son corsag-e est juste et ses manches étroites ; une écharpe de dentelle noire est jetée sur ses épaules. Cette capote de g^ros de Naples blanc froncé, et g-arnie autour de la passe d'une double chicorée de soie effilée très touffue, cache les dix- sept ans de M"^ Doze. Avec cette coiffure, l'élève de M"e Mars porte une robe de tarlatane, fond g-ros bleu, à nuag"es blancs, faite avec de g-rands plis; une écharpe de mousseline blanche tranche sur le bleu du corsag-e. A côté delà toute jeune M" Doze, la comtesse Merlin, qui brilla 1. Courrier de /'m. jinr M"" Emile do Girardin {la Presse dw 6juin 1841. 284 VICTOR HUGO APRÈS 1830 jadis à la cour du roi Joseph, en Espagne, et jui a déjà publié ses Souvenirs *, est toute en rose petite capote rose, dég-ag-eant bien le front; robe de barègerose, dont le corsag-e est à coulisses; écharpe rose enrichie de den- telles. Toutes ces j'oseurs lui vont, dureste, à merveille, malgré Ses dix lustres complets surchargés de trois ans. Une contemporaine de la comtesse Merlin, M""-^ A. Dupin, directrice du Journal des Femmes, a pris la nuance feuille' morte, qu'aimait tant M'"^ Cottin, l'au- teur de Claire d'Albe. Devant elle est M"^ Thiers, avec une capote de crêpe rose froncé, ornée de fleurs du Pérou en dessus et en dessous de la passe -. . . L'heure approche et la séance va commencer. Les sol- dats se rangent sur deux lig'nes, et ces mots retentissent dans la foule 1e prince et les princesses ! Et M. le duc et Mme la duchesse d'Orléans, — celle-ci avec un petit cha- peau blanc, garni au-dedans de roses pâles ^, — M™^ la duchesse de Nemours, M"'e la princesse Clémentine, tra- versent la salle pour se rendre dans la tribune réservée. Et chacun de se dire tout bas c'est la première fois depuis dix ans qu'un prince du sang- vient à l'Acadé- 1. MEEUX Mercedes JAMGO, comtesse, née en 1788 à la Havane, a publié Mémoires et souvenirs {i8o6}; les Loisirs d'une femme du monde 1S38 la Havane, lettres et voyages 1844, etc. 2. La Mode du li' juin 1841. 3. Lettres de X. Doudan. t. I", p. 236. 4. M"' Emile de Girardin / P/'e.se du 6 juin 1841. — On lit dans la lettre de X. Doudan à M. le piinee de Broglie, du 4 juin 1841 a M. le duc d'Orléans enliant à l'Académie fut reçu parle secrétaire perpétuel M. Villemain qui lui dit In Revue de Parti esquissait en 1829. d'après lii lilliogi". pliir d'Eugène Devéria. Yoy, Victor Hugo avant 1831, p. 47' 28G YIGTOR HUGO APRES 1830 Le discours du poète est mag-nifîque, tout plein d'i- mag-es éclatantes, écrit dans cette langue sonore, d'une précision, d'une netteté absolues, où chaque phrase est frappée comme une médaille. L'effet pourtant fut mé- diocre, la déception fut générale. On s'attendait à un manifeste littéraire, on avait une harang-ue politique. Vic- tor Hug-o y caressait tour à tour toutes les opinions. Élog-e de Napoléon pour les bonapartistes, élog-e de la Convention pour les républicains, élog-e de Maleslierbes pour les royalistes, il y en avait pour tous les g-oûts. Au demeurant, et malg-ré l'élog-e de la Convention, qui n'al- lait point d'ailleurs sans de lai^g-es réserves, le discours affirmait surtout les sentiments monarchiques de l'ora- teur. Il y célébi^ait avec enthousiasme les trois choses de ce monde, les plus rayonnantes après Dieu, la royauté, la beauté et le jéiiie ' / » II répudiait avec force l'idée républicaine La tradition, Messieurs, importe à ce pays. La France n'est l>as une colonie violemment faite nation ; la France n'est pas une Amérique. La France fait partie intégrante de l'Europe. Elle ne peut pas plus briser avec le passé que rompre avec le sol. Aussi, à mon sens, c'est avec un admirable instinct que notre dernière révolution, si grave, si forte, si intellig"ente, a compris que, les familles couronnées étant faites pour les na- tions souveraines, à de certains âges des races royales, il fal- lait substituer à rhérédilé de prince à prince l'hérédité de branche à branche; c'est avec un profond bon sens qu'elle a choisi pour chef constitutionnel un ancien lieutenant de Du- mouriez et de Kellermann qui était petit-fils de Henri IV et petit-neveu de Louis XIV ; c'est avec une haute raison qu'elle a transformé en jeune dynastie une vieille famille, monar- fhique et populaire à la fois, pleine de passé par son /iis~ toire et pleine d'avenir pur sa mission-, \. Viftor Hugo, Discours de réception à r Académie française, p. 18. 2. Discours de réception, p. 27, LES RAYONS ET LES OMBRES 287 Nul ne se trompa à ce lang-ag-e c'était une invite au roi. On lisait, quelques jours plus tard, dans la Revue des Deux-Mondes Ce discours, où M. Victor Hug-o avait à louer un poète et où il évoque tous les souvenirs politiques dun demi-siècle; ce discours, où l'on attendait une profession de foi littéraire, et où il est à peine ques- tion de littérature, c'est une abdication solennelle de son passé, c'est un premier pas vers la tribune, une candi- dature politique à l'une de nos Chambres, peut-être à toutes les deux; mieux encore un programme de minis- tci'e. — Vous souriez ; mais que sig-nifierait donc cette m^'stérieuse apparition de Malesherbes à la fin de cette liarang-ue, cette apparition qui ne tient à rien, cette ombre, en quelque sorte, qui passe au fond du discours, comme la litière du cardinal de Richelieu travei'se la scène à la fin de Marion de Lorme pour jeter auxs pec- tateurs le mot du drame ? Ici, vous le voyez bien, le mot est Pairie et Ministère '. » Ce fut M. de Salvandv qui répondit à Victor Hugo. Le poète avait fait un discours politique; l'ancien mi- nistre fît un discours littéraire. Le succès de la journée fut pour lui, Pour vous dire l'opinion de tout le monde, écrivait le lendemain X. Doudan, le discours de M. Vic- tor Hugo n'a eu aucun succès *. » Il est vrai que Dou- dan n'aimait g-uèrc Victor Hug-o; mais Charles Mag-nin, jui comptait parmi les plus fervents admirateurs du poète, était obligé de constater, lui aussi, que son échec avait été complet. Hélas! écrivait-il, cette attente a été trompée... L'assemblée n'a accepté qu'avec un senti^ ment marqué de surprise et de mécompte ce renverse- 1. lie vue des Deux-Mondex, lo juin 1841. Un duel pjli i/uCf article de Gluirlos Masiiin. '2. Lettres di X. Doudan, l. l•^ p. 2SQ. 288 VICTOR HUGO APRES 183U ment du proijTamme. Avec M. Victor Hu^o, ou doit tou- jours s'attendre à de l'impi^évu », avait dit un homme d'esprit la veille de la séance; et cependant, malgré cet avis, l'imprévu annoncé a été accueilli comme une de ces visites que l'on n'attend point. » Après avoir re- connu que le discours de Victor Hugo avait trompé l'at- tente de l'auditoire, Chaides Mag-nin ne faisait pas diffi- culté d'avouer que le succès de M. de Salvandy avait été des plus vifs. M. de Salvandy, écrivait-il, dès les pre- miers mots de sa réponse, est entré délibérément dans le champ littéraire, ce qui lui a gagné tout d'abord la faveur de l'assemblée... Il a reçu constamment d'une partie notable de l'auditoire des marques d'une adhé- sion complète '. » Victor Hugo n'était pas pour prendre son échec en patience. Il était l'un des habitués du salon de M™^ de Girardin ce fut elle qui se charg-ea de dire leur fait aux confrères du poète, coupïdles de haines mesquines et de calomnies pitoyables; elle les accusa de lui avoir tendu une embûche; elle reprocha à M. de Salvandy de s'être fait l'exécuteur des hautes œuvres » des ennemis de Victor Hug-o; elle montra l'auditoire, — ce môme audi- toire qui avait couvert M. de Salvandy de ses applaudis- sements, — l'interrompant au milieu de ses injures et de ses cruautés et le forçant d'en ravaler la moitié -! Et ce qui était vrai, c'est que l'Académie, dérog-eant à tous ses usag-es, s'était excusée, par la bouche de son directeur, vis-à-vis de l'illustre récipiendaire, de ne l'a- voir pas élu plus tôt 3. Ce qui était vrai, c'est que M. de 1. Revue d en Deux-Mondes. Ib juin 1841. 2. Lfl Press' du G juin 1841. — Lettres parisiennes, par JP»' Emile de Girardin, t. III, p. 212. o. Réponse de M. de i^alvandij, directeur de l'Académie fran- çaise, au discours de M. I iclor Hugo, p. 5. LES RAYONS ET LES OMDRES 28'J Salvandy avait rendu pleine justice aux œuvres de Vic- tor Hug-o et à son génie, célébrant tour à tour en lui le poète lyrique, le romancier et le dramaturg-e ; parlant de SCS odes avec enthousiasme ', de Notre-Dame de Paris avec admiration ', de ses drames eux-mêmes avec élog-e ^. Ou ïi ces louang-es il eût mêlé quelques réserves, qu'il lût porté sur la Convention un jugement qui ne con- ••orde pas en tous points avec celui de Victor Hug-o, qu'enfin il eût conseillé au poète de ne pas sacrifier les lettres à la politique; qu'il lui eût dit Poète, cette g-rande mémoire de Malesherbes n'est pas votre étoile conduc- trice. Les modèles que les lettres vous demandent d'ac- cepter, à ce jour solennel où elles vous couronnent, c'est Corneille, c'est Shakespeare, c'est Dante; ce sont tous les maîtres de l'art, sous quelque ciel et sous quelque règ-le qu'ils aient vécu... Sachez g-ré aux lettres de se montrer avares et jalouses, de vouloir g-arder tout entiers ceux qui les honorent *; où était le crime en tout cela, où V injure et la cruauté ? Et pourtant M. de Salvandy avait commis un crime, en effet, un crime abominable. Il s'était fait applaudira côté de Victor Hug-o et plus que lui. Cela criait veng-eance sovez-en sûrs, la veng-eance viendra... Dix ans se sont écoulés; depuis la révolution de Fé- vrier, M. de Salvandy vit dans la retraite, il est malade, il est pauvre. En i85i, un décret du président de la République accorde une de francs à l'an- cien ambassadeur de France à Madrid et à Turin, à 1. Réponse de M. de Salvaiidij, p. 21. 2. IhuL, p. 21. 3. Ibid., p. 23. 4. Ibid., p. 2. l"JO VICTOR HUGO APRES 1830 l'ancien ministre de rinstruction publique. Vu, dit ce décret, vu le certificat délivré, les lo et 25 février i85i, par les trois médecins désig-nés par le ministre de l'in- struction publique... ; vu la déclaration faite, le i8 février i85i, par M. de Salvandy, de laquelle il résulte qu'il ne

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